Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a des dates qui ressemblent à des compte à rebours. Pour Ahmadou Al Aminou Lo, Premier ministre du Sénégal depuis le 25 mai 2026, cette date s’appelle le 25 août 2026. Dans trente-six jours, la Constitution sénégalaise lui impose d’obtenir un vote de confiance de l’Assemblée nationale. S’il l’obtient, il gouverne. S’il ne l’obtient pas, il démissionne. Et si PASTEF refuse de se présenter au vote ou vote contre, Diomaye Faye se retrouve avec son troisième Premier ministre en deux ans, dans un pays dont la dette dépasse 130 % du PIB et dont la stabilité institutionnelle est déjà sérieusement entamée.
Qui est Ahmadou Al Aminou Lo ? L’homme est né le 17 mai 1961 à Louga, dans le nord du Sénégal. Il est économiste de formation, spécialiste des finances publiques et des marchés financiers. Il a passé l’essentiel de sa carrière à la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, la BCEAO, dont il a été Secrétaire général, poste de haute technicité qui fait de lui l’un des hommes qui connaissent le mieux les rouages monétaires de la zone franc en Afrique de l’Ouest. C’est à ce titre qu’il a accompagné le Sénégal dans ses négociations avec le FMI et dans ses émissions d’eurobonds. En avril 2024, Diomaye Faye l’a intégré dans son premier gouvernement comme ministre-secrétaire général. En avril 2025, il a été nommé ministre d’État chargé du pilotage de l’agenda Sénégal 2050, vision prospective à long terme du développement national. Et le 25 mai 2026, après le limogeage d’Ousmane Sonko, Diomaye Faye l’a nommé Premier ministre.
Ce profil dit l’intention précise de Diomaye Faye dans ce choix. Dans une période de crise institutionnelle intense avec Sonko qui contrôle l’Assemblée nationale avec 130 des 165 sièges, Diomaye Faye a choisi non pas un homme politique capable de négocier des alliances mais un technicien capable de gérer une crise économique. Al Aminou Lo n’est pas le Premier ministre de la réconciliation avec PASTEF. Il est le Premier ministre de la stabilisation macroéconomique dans un pays dont la révélation en 2024 d’une sous-déclaration massive de la dette publique a choqué les partenaires financiers internationaux et porté le ratio dette sur PIB à des niveaux critiques dépassant 130 %.
Son gouvernement de trente et un membres, dont trente ministres et le Premier ministre, est un gouvernement de transition dans un contexte de guerre institutionnelle. PASTEF a officiellement annoncé qu’il ne siégerait pas dans ce gouvernement et n’y serait représenté par aucun ministre en raison de désaccords autour de la place et du rôle de la majorité dans le dispositif exécutif. Pourtant des membres moins connus du parti ont accepté des portefeuilles, notamment Yankhoba Diémé aux Forces armées et Moussa Bala Fofana à l’Urbanisme, ce qui dit que Diomaye Faye a réussi à fracturer partiellement la discipline de PASTEF en attirant des personnalités individuelles sans l’aval collectif du parti.
Ce gouvernement hybride, ni pleinement soutenu par PASTEF ni ouvertement opposé par lui, fonctionne depuis deux mois sans heurts majeurs sur le plan opérationnel. Les conseils des ministres se tiennent. L’administration fonctionne. Les réformes économiques avancent. Mais il vit dans la précarité constitutionnelle d’un gouvernement qui n’a pas encore reçu l’investiture formelle de l’Assemblée nationale. Et cette investiture, ou cette absence d’investiture, décidera de tout ce qui suivra dans la politique sénégalaise jusqu’en 2029.
La mécanique constitutionnelle est précise et documentée. L’article 86 de la Constitution sénégalaise et l’article 98 du règlement intérieur de l’Assemblée nationale encadrent la question de confiance. Le Premier ministre doit, dans les trois mois suivant sa nomination, engager devant l’Assemblée nationale la responsabilité du gouvernement sur son programme. Nommé le 25 mai 2026, Al Aminou Lo a jusqu’au 25 août 2026 pour soumettre son programme au vote des députés. Cette date n’est pas négociable. Elle est constitutionnelle.
Dans cette Assemblée, les équilibres sont les suivants. PASTEF dispose de 130 sièges sur 165. Pour obtenir la confiance, Al Aminou Lo a besoin d’une majorité simple des suffrages exprimés. Si PASTEF vote massivement contre, le gouvernement est renversé et Al Aminou Lo doit démissionner. Si PASTEF s’abstient collectivement, le résultat dépend des 35 sièges de l’opposition qui comprend Takku Wallu Sénégal avec 16 sièges, Jàmm ak Njariñ avec 7, et plusieurs autres groupes minoritaires. Si PASTEF se divise, certains votant pour et d’autres contre ou s’abstenant, le résultat devient incertain et dépend de l’ampleur de la fracture.
Sonko, depuis le perchoir de l’Assemblée nationale où il siège comme président depuis le 26 mai 2026, tient entre ses mains l’arme la plus puissante de cette séquence politique. Voter contre le gouvernement d’Al Aminou Lo, c’est forcer Diomaye Faye à nommer un troisième Premier ministre en deux ans, ce qui fragilise encore l’exécutif et dit aux Sénégalais que le pays est ingouvernable. S’abstenir, c’est laisser le gouvernement fonctionner sans lui donner de légitimité formelle, stratégie de harcèlement institutionnel qui maintient la pression sur Diomaye sans assumer politiquement le renversement. Voter pour, c’est reconnaître implicitement la légitimité d’un gouvernement que PASTEF a officiellement boycotté, ce qui dit à sa base militante que la rupture avec Diomaye n’était pas aussi sérieuse qu’annoncée.
Aucune de ces options n’est confortable pour Sonko. C’est précisément ce qui rend les trente-six jours à venir si décisifs.
Dans ce contexte, la création annoncée du parti de Diomaye Faye change le calcul de façon significative. Si Diomaye dispose d’un parti en cours de construction avec des élus locaux, des femmes engagées dans le Mouvement des Femmes d’Action et des cadres pilotés par Aminata Touré, son rapport de forces avec Sonko n’est plus celui d’un président sans appareil contre un chef de parti avec 130 députés. Il commence à devenir celui de deux acteurs politiques organisés qui se disputent la même élection présidentielle de 2029. Dans cette nouvelle configuration, Sonko a davantage intérêt à gérer prudemment ses relations avec l’exécutif que dans la configuration précédente où il était le seul à avoir une structure politique réelle.
Ce que le 25 août dira du Sénégal est fondamental. Si Al Aminou Lo obtient sa confiance, le Sénégal démontre que ses institutions peuvent fonctionner même dans les périodes de tension maximale. Si Al Aminou Lo est renversé, le Sénégal entre dans une séquence d’instabilité gouvernementale qui sera lue par les investisseurs internationaux, par les partenaires du FMI et par les pays de la CEDEAO, dont Diomaye Faye est désormais le président en exercice, comme un signal d’alarme sur la capacité du pays à honorer ses engagements institutionnels. Dans ce dernier cas, la nouvelle crédibilité diplomatique que Freetown vient de lui donner sera immédiatement affaiblie par une crise politique que le monde entier regardera avec inquiétude.
Trente-six jours. Un vote. L’avenir politique du Sénégal en dépend.
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