Par La Rédaction | Lementor.net
Le 19 juillet, à Freetown, les chefs d’État de la CEDEAO se sont à nouveau retrouvés autour de la même promesse, celle qu’on entend depuis plus de vingt ans dans les couloirs des sommets régionaux : une monnaie unique pour l’Afrique de l’Ouest, l’ECO, prévue cette fois pour 2027. À force d’être annoncée, sa naissance finit par ressembler à un rendez-vous sans cesse reporté, de ceux qu’on fixe avec sincérité mais qu’on repousse chaque fois qu’approche l’échéance. Cette fois pourtant, quelque chose a changé de ton. Plutôt qu’un big bang régional, les dirigeants promettent une entrée graduelle, réservée aux seuls États capables de tenir les critères de convergence. L’intention est louable, le défi demeure immense.
Pour comprendre ce que représente ce projet, il faut peut-être quitter un instant les salles de sommet et penser à ce commerçant de Kano qui vend ses marchandises à Abidjan, ou à cette femme de Lomé qui envoie de l’argent à sa famille au Nigeria. Chaque transfert, chaque échange transfrontalier se heurte aujourd’hui aux mêmes frictions : conversion, commissions, incertitude sur les taux. Ce sont ces vies-là, plus que les discours officiels, qui donnent tout son sens à l’idée d’une monnaie commune. Une devise partagée par plus de 400 millions de personnes ne serait pas qu’un symbole de souveraineté. Elle pourrait alléger le quotidien de millions de commerçants et de familles et donner enfin une véritable profondeur au marché régional.
Mais une monnaie ne se décrète pas dans un communiqué de sommet. Elle se construit patiemment sur la confiance : des finances publiques tenues, une inflation maîtrisée, des banques centrales crédibles, une discipline que chaque État accepte de partager avec ses voisins. Et c’est précisément là que le rêve rencontre la réalité du terrain. L’Afrique de l’Ouest avance à plusieurs vitesses. D’un côté des économies relativement stables, de l’autre des pays aux prises avec une inflation persistante ou un endettement croissant. Le Nigeria, à lui seul, pèse plus des deux tiers du PIB de la CEDEAO, et depuis plusieurs années le naira traverse des dévaluations successives qui inquiètent au-delà de ses frontières. Fusionner avec un géant aussi instable, c’est prendre le risque d’exporter cette fragilité à toute la zone. Le Ghana, engagé dans un rééchelonnement de sa dette, connaît lui aussi les soubresauts du cedi et doit encore reconstituer des réserves de change suffisantes avant de pouvoir prétendre à une monnaie commune sereine.
À ces écarts économiques s’ajoute une fracture politique que peu avaient anticipée il y a dix ans : le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, désormais regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel, tout en restant paradoxalement arrimés au franc CFA via l’UEMOA. Une union monétaire n’exige pas seulement des indicateurs alignés, elle suppose une confiance politique durable, et celle-ci s’est fragilisée au fil des crises sécuritaires et des transitions institutionnelles.
Dans cet équilibre délicat, la Côte d’Ivoire occupe une place à part. Le président Alassane Ouattara, ancien haut dirigeant du FMI et ex-gouverneur de la BCEAO, incarne à lui seul la mémoire de cette discipline budgétaire que l’ECO devra reproduire à plus grande échelle. Sa position tient en une phrase simple : l’intégration ne doit jamais se faire au détriment de la stabilité financière. Protéger les acquis de l’UEMOA, refuser toute précipitation politique, défendre un calendrier conditionné au respect réel des critères, cette prudence n’est pas un frein, c’est une leçon tirée de décennies d’expérience monétaire. Mais le leadership ivoirien, aussi solide soit-il, ne suffira pas à lui seul. Le succès de l’ECO dépendra de la capacité collective de chaque État à accepter des règles communes, parfois contraignantes, au nom d’un intérêt qui dépasse le national.
En théorie, ces règles semblent simples : un déficit public sous les 3 % du PIB, une inflation inférieure à 5 %, un financement du déficit par la banque centrale plafonné à 10 % des recettes fiscales. Dans les faits, presque aucun État de la région ne parvient aujourd’hui à valider ces trois critères en même temps. C’est peut-être pour cela que l’hypothèse d’une intégration à deux vitesses gagne du terrain : un premier noyau de pays vertueux lancerait la monnaie, que les autres rejoindraient progressivement à mesure qu’ils rempliraient les conditions. Loin d’être un renoncement, ce compromis pourrait être la seule voie réaliste pour éviter un saut dans l’inconnu qui fragiliserait l’ensemble de l’édifice.
Chaque report de l’ECO a nourri le scepticisme. Chaque nouvelle échéance ravive l’espoir, mais aussi les doutes. Pourtant, l’histoire de cette monnaie ne se résume pas à un calendrier manqué. Elle raconte, en creux, la difficulté et la nécessité de bâtir une intégration régionale sincère, qui ne sacrifie pas la rigueur sur l’autel de la précipitation politique. 2027 ne sera pas une réussite parce qu’une monnaie portera le nom d’ECO. Elle le sera seulement si cette monnaie inspire une confiance réelle, celle des investisseurs, des entreprises, des commerçants, et surtout celle du citoyen ordinaire qui, un jour, tiendra ce billet dans sa main sans se demander s’il vaudra encore quelque chose le mois suivant. Le véritable test n’est donc pas de battre le calendrier. Il est de prouver que l’Afrique de l’Ouest est prête à partager bien plus qu’une monnaie, une vision commune de sa stabilité et de son avenir. Sans cette convergence, l’ECO restera une ambition politique. Avec elle, il pourrait devenir l’un des projets les plus structurants de l’histoire contemporaine de la région.
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