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Ce mercredi 22 avril 2026, entre 15 heures et 18 heures, heure de New York, l’ancien président sénégalais Macky Sall s’assiéra face aux représentants des 193 États membres de l’Organisation des Nations Unies. Trois heures pour défendre sa candidature au poste de Secrétaire général, en vue de succéder à António Guterres le 1er janvier 2027. Il passe en dernier, après Michelle Bachelet, Rafael Grossi et Rebeca Grynspan, dans une série d’auditions publiques qui s’inscrivent dans le cadre de la résolution 79/327 de l’Assemblée générale. C’est seulement la deuxième fois dans l’histoire de l’ONU que le processus de désignation du Secrétaire général fait l’objet d’auditions publiques retransmises en direct, la première ayant eu lieu en 2016.
La compétition est sérieuse. Quatre candidats se disputent la succession de Guterres, tous aux profils distincts et tous porteurs de soutiens géopolitiques différents. Michelle Bachelet, 74 ans, ancienne présidente du Chili, ex-Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme de 2018 à 2022 et première directrice exécutive d’ONU Femmes, incarne l’argument historique d’une première femme à la tête de l’organisation. Rebeca Grynspan, ancienne vice-présidente du Costa Rica et actuelle Secrétaire générale de la CNUCED, est une femme du système onusien, rodée aux mécanismes internes de l’organisation. Rafael Grossi, diplomate argentin et directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, bénéficie du soutien du président Javier Milei, dont la proximité avec Donald Trump n’est pas sans signification dans les calculs des membres permanents du Conseil de sécurité.
Macky Sall, 64 ans, est le seul candidat africain. Président du Sénégal de 2012 à 2024, il a ensuite occupé le poste d’envoyé spécial du Pacte de Paris pour les Peuples et la Planète. Il a présidé l’Union africaine entre 2022 et 2023, et dirigé la CEDEAO entre 2015 et 2016. Son document de référence, intitulé Refonder le multilatéralisme pour un monde meilleur, articule sa vision autour de trois axes : une approche intégrée des enjeux de paix, sécurité et développement ; une relance du multilatéralisme fragilisé par les crises successives ; et une réforme de la gouvernance interne de l’ONU. Son argument central est celui d’un homme de terrain, ayant géré des crises réelles dans l’une des régions les plus instables du monde. Un sondage publié mi-avril par le cabinet britannique Holding Price Limited, réalisé auprès de plus de 800 diplomates et experts en relations internationales, lui attribue 38,6% des intentions, devant Bachelet à 24,2%, Grossi à 21,7% et Grynspan à 15,5%. Ces chiffres sont à prendre avec prudence : les consultations onusiennes ne fonctionnent pas comme une élection populaire.
Car la mécanique décisionnelle de l’ONU obéit à ses propres lois. Ce sont les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, États-Unis, Chine, Russie, Royaume-Uni et France, qui détiennent le pouvoir réel. Chacun dispose d’un droit de veto. Le prochain Secrétaire général sera celui sur lequel aucun des cinq ne posera son veto, pas nécessairement celui que le plus grand nombre préfère. Les sondages officieux, appelés straw polls, se tiendront dans les prochains mois au sein du Conseil. Ils permettront, par élimination, de dégager le nom du candidat le plus consensuel. Une recommandation sera adressée à l’Assemblée générale avant la fin de 2026.
Dans cette arithmétique, la candidature de Macky Sall présente des atouts et des fragilités que l’audition de ce mercredi ne suffit pas à effacer. Côté atouts, son expérience africaine et internationale est réelle, son profil exécutif est rare parmi les candidats, et la France, membre permanent du Conseil de sécurité, lui a adressé des signaux d’appui implicites, notamment lors d’une audience à l’Élysée après le dépôt de sa candidature. Côté fragilités, les obstacles sont lourds. Sa candidature a été déposée non pas par le Sénégal, mais par le Burundi en sa qualité de président de l’Union africaine. Dakar a officiellement décliné tout soutien. L’Union africaine elle-même, dont 20 des 55 membres se sont opposés à sa candidature, ne lui a pas apporté l’onction continentale attendue. Pour un candidat qui se présente comme voix de l’Afrique, l’absence de soutien du continent fragilise le fondement même de son positionnement.
La controverse la plus récente est venue de Macky Sall lui-même. Devant des représentants de la société civile à New York, il a défendu sa gestion des manifestations qui ont endeuillé le Sénégal entre 2021 et 2024, affirmant avoir respecté son serment de défendre les institutions de la République face à ce qu’il a qualifié de tentative délibérée d’usage de la violence. Ces propos ont immédiatement provoqué l’indignation des familles de victimes au Sénégal, qui récusent cette version des faits. Le groupe Familles de martyrs a publiquement dénoncé un candidat qu’il tient pour comptable de crimes de sang, et plusieurs responsables de la section sénégalaise d’Amnesty International ont évoqué une candidature à l’ONU utilisée comme refuge politique face à d’éventuelles poursuites judiciaires.
L’audition de ce mercredi ne tranchera rien. Elle permet à Macky Sall de projeter sa vision devant le monde entier, de répondre aux questions des 193 États membres et de tenter de dissiper les zones d’ombre qui entourent sa candidature. Mais la décision appartient au Conseil de sécurité. Et dans ses couloirs, les équilibres géopolitiques, les vetos croisés entre grandes puissances et les préférences régionales pèsent infiniment plus que trois heures de grand oral. La Côte d’Ivoire, comme le reste de l’Afrique, suit de près cette compétition. Pour la première fois depuis 1992, la présidence de l’ONU pourrait revenir à un Africain. A condition que l’Afrique, justement, parle d’une seule voix.
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