Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a une carte que les officiers de la Zone Opérationnelle Nord regardent chaque matin avec une attention particulière. Elle montre en rouge les zones d’activité jihadiste au Mali et au Burkina Faso. Ce rouge, qui occupait il y a cinq ans essentiellement le Sahel profond, a progressivement dévalé vers le sud au fil des années. Aujourd’hui, il s’arrête à quelques dizaines de kilomètres de la frontière ivoirienne. La menace n’est plus abstraite. Elle est géographique, mesurable, quotidienne.
La Côte d’Ivoire partage 532 kilomètres de frontière commune avec le Mali et une frontière plus courte mais tout aussi poreuse avec le Burkina Faso. Ces deux voisins sont aujourd’hui au cœur de la pire crise sécuritaire que la sous-région ait connue depuis les indépendances. Le 25 avril 2026, sept villes maliennes ont été frappées simultanément par le JNIM et le Front de libération de l’Azawad dans une opération coordonnée sans précédent depuis 2012. Le ministre malien de la Défense Sadio Camara a perdu la vie dans un attentat kamikaze à Kati. L’aéroport de Bamako-Sénou a été ciblé. Le chef de l’État malien a été exfiltré. Ce n’est plus un Mali en guerre lointaine. C’est un Mali en guerre à 500 kilomètres de la frontière nord ivoirienne.
Le Burkina Faso n’est pas en meilleur état. Les attaques se multiplient dans les zones frontalières des Cascades et du Sud-Ouest, régions qui jouxtent directement le territoire ivoirien. Les corridors routiers qui relient Ouagadougou à Abidjan sont régulièrement exposés à des embuscades. En mars 2026, le général Zoumana Ouattara, commandant de la Zone Opérationnelle Nord, lançait depuis Korhogo un avertissement solennel : les incidents sécuritaires récurrents dans les régions du Bounkani et du Tchologo confirment que le risque d’infiltration est bien réel. Depuis février 2026, ces zones sont classées risque sécuritaire élevé lié au terrorisme par Washington et formellement déconseillées par Paris.
La Côte d’Ivoire a commencé à répondre à cette menace bien avant qu’elle n’atteigne son niveau actuel. Depuis 2020, une base militaire a été installée à Tengrela, dans le nord-ouest, à quelques kilomètres de la frontière malienne. Les effectifs de la Zone Opérationnelle Nord ont été progressivement augmentés. Des unités spécialisées dans la détection précoce et la contre-insurrection ont été déployées dans les régions du Bounkani, du Tchologo et du Poro. Des opérations conjointes ont été menées avec les forces burkinabè jusqu’à ce que la rupture diplomatique entre les deux pays complique cette coopération. L’inauguration, le 22 mai dernier par Téné Birahima Ouattara, d’un escadron mobile de gendarmerie à Ferkessédougou et d’un hôpital militaire moderne à Korhogo s’inscrit dans cette logique de renforcement continu d’une présence militaire capable de réagir vite dans des zones éloignées des grandes garnisons.
Le renseignement est l’autre pilier de la réponse ivoirienne. En février 2025, les services ivoiriens avaient interpellé à Daoukro un ressortissant burkinabè dont le téléphone révélait une coordination transnationale avec une katiba liée au GSIM. L’enquête avait remonté jusqu’à un Malien, ancien cadre de la Katiba Macina, le bras armé peul du JNIM dans le centre du Mali. Cet incident, peu médiatisé, a démontré que les réseaux jihadistes ne cherchent pas seulement à frapper. Ils cherchent à recruter, à cartographier les vulnérabilités, à prépositionner des relais au sein des communautés frontalières.
Ce défi du recrutement est peut-être le plus difficile à contrer par des moyens purement militaires. Le JNIM ne s’installe pas dans un village par la force seule. Il s’y installe en exploitant les frustrations économiques, les injustices perçues dans l’accès aux ressources, les conflits fonciers non résolus entre agriculteurs et éleveurs, et la méfiance historique de certaines communautés du nord à l’égard d’un État central longtemps perçu comme lointain et prédateur. International Crisis Group l’a documenté de manière précise : les groupes jihadistes du Sahel se sont déplacés vers le sud en s’installant dans les forêts le long des frontières méridionales du Burkina Faso avec la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Ghana et le Togo. Ils ne cherchent pas nécessairement à conquérir des territoires. Ils cherchent à créer des zones grises où leur présence est tolérée parce que l’État ne peut pas offrir mieux.
C’est précisément pour répondre à cette logique que la stratégie ivoirienne ne se limite pas au militaire. Le PND 2026-2030 consacre des investissements significatifs au nord du pays : routes, électrification, eau potable, infrastructures de santé et d’éducation. La logique est celle du développement comme contre-insurrection. Un village raccordé à l’électricité, désenclavé par une route bitumée et doté d’un centre de santé fonctionnel est un village qui a moins de raisons d’accueillir favorablement des recruteurs jihadistes. Ce n’est pas une garantie absolue. C’est une politique de long terme qui accompagne la réponse sécuritaire plutôt que de s’y substituer.
Les premiers flux de déplacés en provenance du Mali et du Burkina Faso qui arrivent dans les régions nord de la Côte d’Ivoire ajoutent une dimension humanitaire à l’équation sécuritaire. Le gouvernement ivoirien a reconnu publiquement qu’il s’attend à des afflux si la situation se dégrade davantage. Le porte-parole Amadou Coulibaly a dit les choses clairement après les attaques du 25 avril : le dispositif de sécurité est fiable, des mécanismes d’accueil et d’accompagnement ont été activés, mais l’État garde les yeux ouverts. Car dans tout flux de réfugiés, les services de renseignement savent que peuvent se glisser des individus dont la présence n’a rien d’humanitaire.
La Côte d’Ivoire n’est pas le Mali. Elle n’est pas le Burkina Faso. Elle n’a pas basculé, et rien ne laisse penser qu’elle est sur le point de le faire. Mais les officiers de Korhogo et de Ferkessédougou qui regardent leur carte chaque matin savent que la stabilité n’est pas un acquis permanent. Elle se mérite chaque jour, dans chaque patrouille, dans chaque renseignement traité, dans chaque investissement social qui donne aux populations du nord ivoirien une raison de croire que l’État est là pour eux et pas seulement pour surveiller leurs frontières.
Téné Birahima Ouattara suit ce dossier avec l’attention d’un homme qui y a consacré cinq ans de sa vie au ministère de la Défense. Il connaît les noms des zones à risque, les chiffres des incidents, les visages des commandants de zone. Et il sait mieux que quiconque que dans ce type de menace, la fenêtre entre la vigilance et l’incident grave peut se refermer en quelques heures.
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