Par La Rédaction | Lementor.net
La politique ivoirienne a une façon particulière de consommer ses hommes. Elle les forge dans la violence, les exile dans l’impuissance, les réhabilite selon les besoins du moment, puis les recycle quand les circonstances le commandent. Depuis la mort d’Houphouët-Boigny en 1993, le pays n’a connu que des transitions brisées, des successions contestées, des scrutins transformés en épreuves de force. Entre Robert Guéï et Laurent Gbagbo, le sang. Entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, encore le sang. Trois mille morts en 2010 et 2011. Ce chiffre n’est pas une statistique. C’est une accusation permanente adressée à une classe politique entière qui a choisi, à chaque tournant décisif, de faire passer ses intérêts avant la vie de ses compatriotes.
Cette génération-là s’en va, lentement, pas toujours gracieusement. Et une autre arrive. La question n’est plus de savoir qui parmi les jeunes leaders mérite qu’on lui consacre un article. La question est de savoir si cette génération montante a compris ce que la précédente n’a jamais voulu comprendre. Et si elle a la lucidité, le courage et la discipline collective pour transformer cette compréhension en pratique politique réelle.
Le premier constat que commande l’honnêteté intellectuelle est celui-ci : la nouvelle génération ivoirienne n’est pas homogène. Elle ne l’a jamais été et ce serait lui faire injure que de la traiter comme un bloc unifié. Elle arrive de partout, des partis de gouvernement comme de l’opposition historique, de la société civile comme du monde des affaires, des administrations de l’État comme des rangs de la dissidence. Assalé Tiémoko vient de la presse satirique et de la défiance citoyenne. Vincent Toh Bi Irié vient des préfectures et des couloirs du ministère de l’Intérieur. Stéphane Kipré vient du monde des affaires et du sillage de Laurent Gbagbo. Yasmina Ouégnin vient de la bourgeoisie houphouëtiste et d’une carrière parlementaire construite dans l’indépendance d’esprit. Pulchérie Gbalet vient de la sociologie et des syndicats, avant de devenir la voix la plus audible de la société civile combattante. Charles Blé Goudé vient des rues de la crise, de La Haye, et d’une traversée du désert qui l’a profondément reformaté dans son discours, sinon encore complètement dans ses réflexes. Cette diversité de trajectoires est en réalité leur première richesse collective. Elle signifie que le renouvellement générationnel en Côte d’Ivoire ne sera pas monolithique, qu’il ne viendra pas d’un seul camp, qu’il ne portera pas un seul visage ethnique ou régional. C’est une condition nécessaire à toute transition démocratique solide.
Mais cette diversité est aussi leur premier défi. Car l’histoire politique ivoirienne a une mécanique redoutable : elle absorbe les individus dans ses clivages anciens et les oblige à choisir un camp avant de les laisser penser. On est houphouëtiste ou gbagboïste. On est du Nord ou du Sud. On est pro-Ouattara ou anti-Ouattara. Ces étiquettes ont fabriqué des guerres. Elles ont aussi fabriqué des carrières, et c’est là leur vraie perversité : elles ont été rentables pour ceux qui les ont portées, même quand elles étaient mortelles pour le pays. La génération qui arrive devra décider, consciemment et collectivement, si elle accepte d’être définie par ces clivages hérités ou si elle choisit de les dépasser non pas en les niant mais en leur refusant le pouvoir d’être le seul prisme de lecture du réel ivoirien.
Le cas de Stéphane Kipré est à cet égard particulièrement instructif parce qu’il révèle exactement la nature du choix qui attend cette génération. Voici un homme de quarante-cinq ans, entrepreneur, dirigeant politique, qui a eu pendant des années l’une des positions les plus visibles de l’opposition ivoirienne. Quand le PPA-CI a décidé de boycotter les législatives de décembre 2025, Kipré a refusé de suivre la consigne. Il s’est présenté, il a gagné, et il a ensuite été suspendu dix-huit mois par son propre parti. Dans son mémo de défense, il a écrit quelque chose de rare dans la politique ivoirienne : que le parti avait échoué à inverser le rapport de force, que les militants avaient été désorientés et abandonnés, que la désobéissance civile n’avait pas produit les résultats escomptés. Et il a appelé à parler à la génération du numérique avec des outils et un discours nouveaux. Ce n’est pas la déclaration d’un homme qui trahit son camp. C’est la déclaration d’un homme qui commence à penser par lui-même. La sanction qu’il a reçue pour cela dit tout ce qu’il faut savoir sur la rigidité des structures partisanes ivoiriennes, encore incapables de distinguer la discipline de la pensée unique.
Yasmina Ouégnin représente une autre forme de ce même courage. Élue à 32 ans, la plus jeune députée de sa mandature, elle a voté contre la Constitution de 2016, ce qui dans le contexte politique ivoirien n’était pas un acte anodin. Elle a participé à la création du groupe parlementaire Vox Populi pour affirmer une indépendance d’esprit dans un hémicycle habitué à voter en troupeau. Elle a déposé une proposition de loi sur la transparence du financement des partis politiques, sujet que tout le monde évoque et que personne ne veut réellement réformer parce que l’opacité financière est précisément ce qui permet aux partis de fonctionner comme des systèmes de fidélité et de clientèle plutôt que comme des projets idéologiques. Ces actes isolés ne font pas une révolution. Mais ils dessinent le profil d’une élue qui a compris que la démocratie se joue dans les détails procéduraux autant que dans les grandes déclarations de place publique.
Pulchérie Gbalet, elle, vient d’un horizon différent mais complémentaire. Elle n’est pas dans les partis. Elle est dans la société civile, ce espace que la politique ivoirienne a longtemps soit récupéré soit réprimé, rarement respecté. Arrêtée en 2020 pour s’être opposée au troisième mandat, militante du mouvement « Plus jamais ça » en 2025, présidente de l’Alternative Citoyenne Ivoirienne, elle représente ce que la politique ivoirienne a du mal à intégrer : une femme qui défend des principes indépendamment des partis, des camps et des protections que ces camps peuvent offrir. Ce positionnement a un coût personnel considérable. Il a aussi une valeur politique considérable, précisément parce qu’il est rare. La société civile ivoirienne authentique, celle qui ne soit pas un appendice de tel ou tel parti, est une ressource démocratique que la prochaine génération de dirigeants devra apprendre à respecter et non plus à instrumentaliser.
La question de Charles Blé Goudé est plus complexe et mérite qu’on la traite sans euphémisme. Blé Goudé a 50 ans. Il est inéligible en raison d’une condamnation judiciaire dont il conteste la légitimité. Il est revenu en Côte d’Ivoire en 2022 avec un discours de réconciliation et de rassemblement qui tranche avec son image de « Général de la rue » des années de crise. Il a présenté en janvier 2026 un projet politique articulé autour de la souveraineté alimentaire et d’une vision de gouvernance. La question n’est pas de savoir si cette transformation est sincère ou stratégique, les deux étant d’ailleurs compatibles. La question est de savoir si un homme dont le nom reste associé aux événements de 2010 et 2011 peut incarner la rupture générationnelle que réclame le pays. L’histoire politique africaine offre des exemples de réhabilitations réussies. Elle offre aussi des exemples de récidives. La Côte d’Ivoire a le droit d’être exigeante sur ce point, non par vengeance mais par lucidité.
Ce qui unit ces figures diverses par-delà leurs différences de trajectoire, c’est qu’elles évoluent dans un système politique qui n’a pas encore réglé ses problèmes d’architecture fondamentaux. Un système où les candidatures peuvent être invalidées à quelques semaines d’un scrutin par des décisions judiciaires dont l’indépendance est publiquement contestée. Où un opposant peut être convoqué, interrogé quatorze heures, empêché de voyager, pour un entretien accordé à un journaliste. Où un homme qui dépasse la consigne de boycott de son parti pour participer à des élections est sanctionné comme un traître. Où la Commission électorale indépendante ne l’est que nominalement, et où tout le monde le sait mais où personne ne dispose des moyens institutionnels de le changer seul.
C’est là le vrai défi de la nouvelle génération, et il est immense. Il ne s’agit pas de conquérir le pouvoir, objectif que toutes les générations précédentes ont poursuivi avec une ardeur qui a coûté la vie à des milliers d’Ivoiriens. Il s’agit de transformer les règles du jeu avant d’en être les joueurs principaux. Il s’agit de réclamer et d’obtenir, par la pression, le dialogue et si nécessaire la confrontation légale, un code électoral qui protège le perdant autant que le vainqueur, une justice constitutionnelle crédible, un financement des partis transparent, et une Commission électorale dont la composition ne reflète pas les rapports de force du moment mais des garanties structurelles d’impartialité.
Ces réformes-là ne sont pas impossibles. Elles ne sont pas non plus la priorité de ceux qui détiennent le pouvoir, puisque le système actuel leur profite. C’est pourquoi leur obtention dépend d’une capacité collective de cette génération à construire des alliances transpartisanes autour d’objectifs précis et limités, sans que chaque alliance ne devienne le prétexte d’une nouvelle fusion, d’une nouvelle coalition de circonstance qui disparaît après l’échéance. La Côte d’Ivoire a trop souffert des alliances de convenance pour qu’on lui en propose de nouvelles sans raison précise. Mais des alliances thématiques, centrées sur des réformes institutionnelles non partisanes, sont possibles et nécessaires.
La génération montante devra aussi résoudre un paradoxe que ses aînés ont laissé intact : comment parler à une jeunesse massivement urbaine, connectée, politiquement méfiante, économiquement précaire et culturellement différente des générations qui l’ont précédée ? Cette jeunesse-là ne se mobilise plus par les meetings de stade, pas davantage par les appels à la désobéissance civile dont elle a vu les limites en 2020. Elle se mobilise par la pertinence, par la crédibilité personnelle de ceux qui la sollicitent, et par la démonstration concrète que la politique peut changer quelque chose dans sa vie quotidienne. C’est une exigence nouvelle, plus dure et plus honnête que celle des générations précédentes, qui acceptaient les promesses en attendant les accomplissements. La nouvelle génération politique ivoirienne, si elle veut parler à cette jeunesse, devra elle-même être irréprochable sur ce qu’elle promet et sur la manière dont elle vit.
La Côte d’Ivoire est un pays qui a tous les ingrédients d’une grande réussite et une tradition récente de gâcher ses propres chances. La croissance est réelle, les infrastructures sont visibles, le positionnement régional est solide. Mais plus d’un tiers de la population vit encore dans la pauvreté, les inégalités géographiques restent profondes, et la question de la succession politique continue de générer de l’anxiété plutôt que de la sérénité. Ce n’est pas une fatalité. C’est le résultat d’un modèle de gouvernance qui a toujours favorisé la stabilité des hommes au détriment de la solidité des institutions.
La génération qui arrive n’est pas appelée à être parfaite. Elle est appelée à être différente sur un point précis et non négociable : accepter de perdre une élection sans que le pays n’en meure. Ce serait la première fois depuis 1993. Ce serait aussi la chose la plus révolutionnaire qu’aucun politique ivoirien n’ait jamais accomplie.
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