Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a des phrases qui méritent qu’on s’y arrête, non pas pour les condamner ou les applaudir, mais pour comprendre ce qu’elles révèlent sur l’état d’esprit de ceux qui les prononcent et sur le monde dans lequel elles trouvent un écho. Ibrahim Traoré, chef de la junte burkinabè au pouvoir depuis le coup d’État de septembre 2022, a dit devant les caméras de la Radiotélévision du Burkina Faso : « Il faut que les gens oublient la question de la démocratie. La démocratie, c’est pas pour nous. »
Ce n’est pas un lapsus. Ce n’est pas une boutade. C’est une position idéologique assumée, prononcée en public, par le chef de l’État d’un pays de vingt-deux millions d’habitants, devant son propre service public audiovisuel. Et cette déclaration mérite une analyse sérieuse, débarrassée autant de l’indignation performative que de la complaisance populiste.
Le contexte dans lequel Traoré prononce ces mots est celui d’un Burkina Faso en état de guerre civile larvée depuis plus d’une décennie. Le pays est ravagé par les attaques jihadistes qui ont déplacé deux millions de personnes, tué des milliers de civils et de soldats, et rendu inaccessibles des pans entiers du territoire national. Dans ce contexte, l’argument que Traoré développe, et que ses partisans relaient, est celui de l’urgence sécuritaire : la démocratie libérale telle qu’elle a été pratiquée au Burkina Faso depuis 1991 n’a pas réglé le problème jihadiste. Elle a même, selon cette lecture, contribué à affaiblir l’État en fragmentant l’autorité, en créant des espaces de contestation que les groupes armés ont exploités et en soumettant la décision militaire aux contraintes politiques des cycles électoraux.
Il y a dans cet argument une part de vérité que personne ne peut honnêtement balayer. Les gouvernements démocratiquement élus du Burkina Faso entre 2015 et 2022 n’ont effectivement pas réussi à enrayer la progression jihadiste. Roch Marc Christian Kaboré a été renversé précisément parce que sa gestion de la crise sécuritaire était perçue comme insuffisante par une armée et une opinion publique épuisées. L’impuissance des institutions démocratiques face à une menace asymétrique de cette nature a nourri une défiance réelle envers le système politique dans les populations les plus exposées.
Mais l’argument de Traoré va bien au-delà du pragmatisme sécuritaire. En disant que la démocratie n’est « pas pour nous », il ne dit pas simplement que les circonstances actuelles imposent une gouvernance d’exception temporaire. Il dit quelque chose de plus profond et de plus dangereux : que le peuple burkinabè n’est pas structurellement capable ou prêt pour la démocratie, que ce modèle de gouvernance est une importation étrangère inadaptée aux réalités africaines, et qu’une autre forme d’organisation politique, non définie mais implicitement autoritaire, lui est naturellement supérieure.
C’est précisément sur ce point que la déclaration devient problématique, non pas parce qu’elle heurte des sensibilités occidentales, mais parce qu’elle ferme des portes sans en ouvrir d’autres. Quel régime Traoré propose-t-il à la place de la démocratie ? Quelle est la vision de gouvernance qui permettra au Burkina Faso de construire une paix durable, une cohésion sociale entre ses dizaines d’ethnies et de communautés, une économie capable de sortir ses citoyens de la pauvreté ? Ces questions restent sans réponse. Car les juntes militaires sahéliennes ont montré depuis 2020 une capacité certaine à prendre le pouvoir et à le conserver, mais une incapacité tout aussi certaine à proposer un projet de société alternatif crédible et inclusif.
Par ailleurs, les résultats sécuritaires des juntes qui ont mis en avant le rejet de la démocratie comme argument de légitimité sont pour le moins mitigés. Au Mali, après quatre ans de transition militaire, l’offensive d’avril 2026 a montré que les jihadistes étaient capables de frapper simultanément sept villes dont la capitale. Au Burkina Faso lui-même, malgré les discours de victoire de Traoré, les groupes armés contrôlent toujours des portions significatives du territoire national et les déplacements de populations continuent. La corrélation entre rejet de la démocratie et amélioration de la sécurité n’est tout simplement pas établie.
Ce qui est certain, c’est que cette déclaration aura des conséquences au-delà des frontières du Burkina Faso. Elle donnera des arguments à ceux qui, dans d’autres pays africains, plaident pour des solutions d’exception. Elle compliquera davantage les relations déjà tendues entre l’AES et la CEDEAO. Et elle posera, avec une acuité nouvelle, la question de ce que l’Afrique de l’Ouest veut être dans les prochaines décennies : une région qui construit patiemment des institutions démocratiques imparfaites mais réformables, ou une région qui accepte que la force soit la seule forme de gouvernance légitime dans les temps difficiles.
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