Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a des moments dans la vie d’un pays où le football cesse d’être un sport pour devenir quelque chose d’autre. Un miroir. Un rêve collectif. Un récit national que toute une population écrit ensemble, les yeux rivés sur un rectangle de pelouse à des milliers de kilomètres. La Côte d’Ivoire vit l’un de ces moments depuis que les Éléphants ont décollé pour les États-Unis. Et ce dimanche 14 juin, quand le coup d’envoi retentira au Lincoln Financial Field de Philadelphie pour le match contre l’Équateur, le pays tout entier s’arrêtera.
Le programme du groupe E est clair. L’Équateur d’abord, le 14 juin à Philadelphie. L’Allemagne ensuite, le 20 juin à Toronto au BMO Field. Curaçao enfin, le 25 juin à nouveau à Philadelphie. Dans un Mondial à 48 équipes où les deux premiers de chaque groupe et les huit meilleurs troisièmes se qualifient pour les huitièmes de finale, les Éléphants savent que chaque match compte et qu’une campagne sérieuse doit les porter au-delà de la phase de groupes pour la première fois de leur histoire.
La préparation a été exemplaire. Trois matches, trois victoires. En mars 2026 à Londres, la Côte d’Ivoire a étrillé la Corée du Sud quatre buts à zéro au MK Stadium, démonstration de puissance collective contre une équipe réputée pour sa rigueur défensive et classée plus haut au ranking FIFA. Quelques jours plus tard, l’Écosse a été dominée sans concession. Et le 4 juin, la France a été renversée deux buts à un à la Beaujoire de Nantes, dans l’un des matches de préparation les plus marquants de l’histoire récente des Éléphants. Guéla Doué, le latéral droit de Strasbourg, a marqué l’égalisation avant de délivrer la passe décisive pour Amad Diallo qui a inscrit le but de la victoire à la 84e minute. Trois tests, trois victoires, une montée en puissance cohérente et méthodique qui ne doit rien au hasard.
L’Équateur sera un adversaire sérieux. La Tri a terminé sa campagne de qualification sud-américaine à la quatrième place, derrière l’Argentine, le Brésil et la Colombie, mais devant l’Uruguay et le Paraguay. Elle possède un bloc défensif compact, une capacité à exploiter les transitions rapidement et un attaquant de référence en la personne d’Enner Valencia, capitaine et meilleur buteur de l’histoire de la sélection équatorienne. Approchant la fin de sa carrière internationale, Valencia reste un joueur capable de faire basculer un match à lui seul. Sa lecture du jeu, son sens du placement dans la surface et son expérience des grandes compétitions en font une menace permanente. Emerse Faé l’a étudié. Le plan défensif est prêt.
L’Allemagne sera le vrai test de la crédibilité ivoirienne dans cette phase de groupes. Les quadruples champions du monde, qui n’ont plus remporté un titre majeur depuis leur victoire en Coupe du monde 2014 au Brésil, arrivent au Mondial 2026 avec une génération de joueurs au pic de leur maturité et une ambition de reconquête totale. Jamal Musiala, vingt-deux ans, est peut-être le joueur le plus complet de sa génération en Europe. Florian Wirtz apporte la créativité et le dernier geste décisif. Kai Havertz assure le liant entre le milieu et l’attaque. Robert Andrich et Joshua Kimmich forment l’une des charnières de milieu les plus solides du tournoi. Cette équipe n’a pas de failles évidentes. Mais l’histoire récente des grandes compétitions montre que les favoris absolus tombent souvent sur des adversaires bien préparés qui n’ont rien à perdre. Les Éléphants qui ont battu la France deux buts à un à Nantes ne sont plus une équipe que l’on peut prendre à la légère.
Ce que ce groupe ivoirien a de remarquable, c’est sa construction collective. Emerse Faé n’a pas cherché à reproduire le modèle des grandes générations précédentes, celle de Didier Drogba, Yaya Touré, Kolo Touré et Emmanuel Eboué qui avaient porté la Côte d’Ivoire dans les Mondiaux de 2006, 2010 et 2014 sans jamais franchir la phase de groupes malgré une qualité individuelle supérieure à beaucoup de leurs adversaires. Il a construit quelque chose de différent : un groupe soudé, discipliné, capable de gagner des matches sans forcément dominer. Un groupe qui sait souffrir, qui accepte les contraintes défensives comme condition préalable à l’expression offensive, et qui a appris à retourner des situations difficiles en seconde période plutôt qu’à s’affoler.
Yahia Fofana dans les buts est l’un des gardiens les plus réguliers d’Europe à son niveau depuis deux saisons. Evan Ndicka en défense centrale apporte la qualité de relance et l’intelligence de placement qui manquaient à la charnière ivoirienne. Odilon Kossounou à ses côtés combine puissance physique et capacité à sortir proprement des situations difficiles. Guéla Doué, formé au Stade Rennais et aujourd’hui à Strasbourg, est l’un des latéraux droits les plus dynamiques du groupe, capable de peser offensivement comme il l’a prouvé contre la France. Seko Fofana et Franck Kessié dans l’entrejeu constituent l’une des paires les plus complètes qu’ait connue la sélection ivoirienne. Et devant, Amad Diallo de Manchester United, Simon Adingra de Monaco, Evann Guessand de Crystal Palace, Nicolas Pépé de Villarreal et Elye Wahi de Nice forment un secteur offensif d’une richesse rare.
Nicolas Pépé mérite une mention particulière. L’ailier ivoirien, dont le passage à Arsenal avait été décevant au regard des attentes générées par son transfert, a reconstruit sa carrière et sa confiance à Villarreal. Il est revenu en sélection après avoir manqué la CAN 2025. Sa passe décisive contre la France a rappelé à tout le monde qu’un joueur de ce talent ne disparaît jamais vraiment. Il représente cette maturité que les jeunes générations ne peuvent pas encore avoir, cette capacité à rester calme dans les moments décisifs que seuls les joueurs qui ont traversé des périodes difficiles développent réellement.
Le vrai enjeu de ce Mondial pour la Côte d’Ivoire, au-delà des résultats individuels, c’est de briser une malédiction vieille de vingt ans. Depuis leur première qualification en 2006, les Éléphants ont participé à trois Coupes du monde et ont systématiquement échoué à franchir la phase de groupes. En 2006 en Allemagne, un groupe avec les Pays-Bas, l’Argentine et la Serbie-et-Monténégro était difficile, mais la façon dont l’équipe a perdu a laissé le sentiment que le niveau collectif ne correspondait pas à la somme des talents individuels. En 2010 en Afrique du Sud, avec un groupe incluant le Portugal, le Brésil et la Corée du Nord, l’élimination sur une dernière journée mal négociée a laissé des regrets immenses. En 2014 au Brésil, avec la Colombie, la Grèce et le Japon, l’élimination reste l’une des plus douloureuses de l’histoire ivoirienne.
Ce Mondial 2026 est différent. Non pas parce que le groupe est plus facile, il ne l’est pas avec l’Allemagne en face. Mais parce que l’équipe qui se présente à Philadelphie ce 14 juin est une équipe qui a appris de tous ces échecs, qui les a digérés, et qui a été construite précisément pour ne pas les reproduire. Emerse Faé a été le joueur de cette génération intermédiaire qui a vécu ces désillusions de l’intérieur. Il sait ce qui a manqué. Il a travaillé pour y remédier.
Ce qui se joue à Philadelphie le 14 juin, puis à Toronto le 20, puis à nouveau à Philadelphie le 25, c’est l’écriture d’un nouveau chapitre de l’histoire du football ivoirien. Battre la France deux buts à un à Nantes une semaine avant le Mondial ne garantit rien. Mais cela dit quelque chose d’essentiel : cette équipe sait gagner. Il ne lui reste plus qu’à le prouver quand ça compte vraiment.
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