Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la trajectoire d’Ibrahim Traoré. Non pas parce qu’elle serait exceptionnelle, mais précisément parce qu’elle ne l’est pas. Elle s’inscrit dans une longue série africaine, celle des hommes en uniforme qui ont pris le pouvoir au nom du peuple avant de découvrir, souvent trop tard, que gouverner n’est pas une opération militaire et que les populations ne sont pas des adversaires que l’on neutralise par la force.
Traoré est arrivé au pouvoir à Ouagadougou en septembre 2022, à trente-quatre ans, capitaine d’infanterie sans expérience de gouvernement, sans formation politique, sans programme économique articulé, sans vision institutionnelle autre que le rejet de ce qui existait avant lui. Il a renversé le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, lui-même putschiste depuis huit mois à peine, dans ce que les Burkinabè ont vécu comme une mise en abyme grotesque du principe même des coups d’État : ils se dévorent entre eux avant même d’avoir gouverné. Les foules qui avaient acclamé Damiba en janvier 2022 ont acclamé Traoré en septembre. Le même peuple. Les mêmes places. Les mêmes drapeaux agités. Les mêmes espoirs mal fondés.
C’est cette facilité de l’acclamation populaire qui mérite qu’on s’y arrête, car elle dit quelque chose d’essentiel sur les ressorts psychologiques du putschisme africain et sur la vulnérabilité des sociétés épuisées par des années de mauvaise gouvernance, de corruption endémique et d’insécurité chronique. Quand un peuple souffre longtemps, il applaudit n’importe qui qui promet de changer l’ordre des choses. Et les militaires, avec leurs uniformes propres, leur langage de l’efficacité, leur rhétorique de la rigueur et de la discipline, ont une capacité particulière à incarner cette promesse de rupture. Ils semblent représenter tout ce que les civils corrompus ne sont pas : l’ordre, la hiérarchie, le sacrifice, la nation avant soi. L’illusion est parfaite. Elle ne dure jamais très longtemps.
Car ce que les peuples du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont découvert progressivement depuis 2020, c’est une vérité que l’histoire politique mondiale avait pourtant amplement documentée avant eux : un coup d’État n’est pas une révolution. C’est un braquage. Au lieu d’une banque ou d’un convoi de fonds, c’est un État que l’on braque. On neutralise les gardes, on prend le contrôle de la caisse, on chasse les anciens occupants, on s’installe. Mais la différence avec un braquage ordinaire, c’est qu’après un braquage on peut se cacher. Après un coup d’État, on est obligé de rester sur les lieux du crime et de prétendre que l’on sait quoi faire de ce que l’on a pris.
Ibrahim Traoré ne sait pas quoi faire du Burkina Faso. Pas parce qu’il serait stupide. Il est probablement intelligent, certainement courageux dans le sens militaire du terme, et manifestement capable de survivre politiquement dans un environnement où la durée de vie moyenne d’un putschiste est courte. Mais l’intelligence militaire et le courage au combat ne sont pas des substituts à la formation académique en économie politique, à l’expérience de la négociation diplomatique, à la connaissance des institutions budgétaires et financières, à la compréhension des dynamiques sociales d’un pays pluriethnique de vingt-deux millions d’habitants traversé par une crise sécuritaire d’une ampleur sans précédent. Diriger un État n’est pas une compétence qui s’acquiert avec les galons. C’est un métier. Et comme tous les métiers, il s’apprend.
Ce que Traoré a appris depuis septembre 2022, c’est surtout à se maintenir au pouvoir. Il a expulsé l’ambassadeur français, fermé les bases militaires françaises, signé des accords avec les Wagner russes devenus Africa Corps, adopté le discours panafricaniste anti-occidental qui galvanise les foules en ligne et dans les rues de Ouagadougou. Ces gestes ont une portée symbolique réelle dans des populations qui portent encore les cicatrices du colonialisme et qui voient dans le rejet de la tutelle française une forme de dignité retrouvée. Personne ne peut nier cela. Mais la dignité ne nourrit pas les enfants, ne rouvre pas les écoles fermées dans les zones de conflit, ne fait pas revenir les deux millions de déplacés internes qui ont fui les jihadistes, ne reconstruit pas les villages rasés dans le Sahel et dans l’Est du pays.
Et maintenant, le capitaine dit qu’il faut oublier la démocratie. La démocratie, dit-il, ce n’est pas pour nous. Cette phrase, prononcée sur les antennes de la Radiotélévision du Burkina Faso, mérite que l’on s’y attarde avec toute la rigueur qu’elle exige, car elle est peut-être la déclaration la plus honnête qu’Ibrahim Traoré ait jamais faite. Pas parce qu’elle serait juste. Mais parce qu’elle révèle enfin, sans fard ni artifice rhétorique, ce que le projet putschiste sahélien a toujours été en réalité : non pas une transition vers quelque chose de mieux, mais le maintien indéfini d’un état d’exception que ses bénéficiaires n’ont aucune intention de lever.
Oublier la démocratie. Soit. Mais pour quoi faire ? La question est simple et directe. Si la démocratie ne convient pas au Burkina Faso, quel système Traoré propose-t-il à la place ? Un État militaire permanent, où les officiers gouvernent à vie sans rendre de comptes à personne ? Une monarchie constitutionnelle burkinabè, avec le capitaine en roi républicain ? Une théocratie sahélienne, même si cela contredirait les discours laïcs de la junte ? Ou simplement la continuation de ce qui existe déjà depuis septembre 2022, c’est-à-dire un régime d’exception sans horizon, sans calendrier de transition, sans contrat social avec la population, gouverné par décret militaire et maintenu par la force ?
La réponse à cette question, Traoré ne l’a pas. Et c’est là que réside le cœur du problème. Les putschistes africains sont remarquablement doués pour articuler ce contre quoi ils se battent. Ils sont contre la corruption, contre la présence militaire étrangère, contre les élites corrompues, contre la Françafrique, contre le FMI, contre tout ce qui peut être présenté comme une trahison de la souveraineté nationale et du bien commun. Mais ils sont d’une pauvreté intellectuelle sidérante quand il s’agit d’articuler ce pour quoi ils gouvernent. Quel est le projet de société de la junte burkinabè ? Quelle est sa politique industrielle ? Sa stratégie de développement agricole dans un pays dont 80 % de la population vit de l’agriculture ? Sa vision pour l’éducation d’une jeunesse dont l’âge médian est de dix-sept ans ? Ces questions ne trouvent pas de réponses dans les discours de Traoré, non pas parce qu’elles auraient été oubliées, mais parce qu’elles n’ont jamais été posées avant la prise du pouvoir.
Un coup d’État se prépare dans l’ombre des casernes, dans le secret des réunions d’officiers mécontents, dans la frustration légitime parfois face à des gouvernements civils défaillants. Il ne se prépare pas dans les bibliothèques de droit constitutionnel, les laboratoires d’économie du développement ou les séminaires de science politique. Aucun des putschistes sahéliens actuels n’a écrit un programme de gouvernement avant de prendre le pouvoir. Aucun n’a consulté les populations sur les réformes prioritaires. Aucun n’a présenté un budget alternatif, une feuille de route sécuritaire chiffrée ou un plan de reconstruction post-conflit. Ils ont pris le pouvoir parce que l’occasion s’est présentée, parce que les armées étaient désorganisées, parce que les gouvernements civils étaient impopulaires, et parce que la fenêtre était ouverte. Pas parce qu’ils avaient un plan.
Le peuple burkinabè, comme le peuple malien et le peuple nigérien, est en train de réaliser progressivement et douloureusement ce que les peuples qui ont vécu des régimes militaires prolongés ont toujours fini par comprendre : ils ont remis les clés de leur geôle à leurs geôliers. Les gouvernements civils corrompus qu’ils ont chassés avec soulagement avaient au moins un défaut réparable : ils pouvaient être battus aux élections, renversés par l’opinion publique, contraints par la justice et la presse libres. Les militaires qui les ont remplacés n’ont pas ce défaut. Ils ne peuvent pas être battus aux élections parce qu’il n’y a plus d’élections. Ils ne sont pas contraints par la presse parce que la presse indépendante a été bâillonnée. Ils ne sont pas jugés par la justice parce que la justice n’est plus indépendante. La corruption civile était détestable. L’arbitraire militaire est sans recours.
Ce que les populations sahéliennes avaient espéré en acclamant les putschistes, c’était plus de liberté, plus de parole, plus de contrôle sur les affaires de leur pays, plus de débats, plus de démocratie réelle en somme, même si elles ne l’appelaient pas ainsi. Elles en avaient assez d’une démocratie de façade qui servait de couverture à l’enrichissement des élites politiques. Elles voulaient une vraie participation, une vraie transparence, une vraie responsabilisation. Ce désir est légitime. Il est profondément humain. Et il a été trahi, non pas par la démocratie, mais par les hommes en uniforme qui ont profité de cette frustration pour prendre le pouvoir à leur profit en promettant exactement ce qu’ils allaient supprimer.
Pendant ce temps, le Burkina Faso saigne. Plus de deux millions de déplacés internes. Des provinces entières coupées du reste du pays par les groupes jihadistes. Des écoles fermées par centaines. Des centres de santé abandonnés. Une économie en récession. Une aide humanitaire dont l’accès est restreint par la junte elle-même. Et une jeunesse qui prend les routes de l’émigration, vers la Côte d’Ivoire, vers le Ghana, vers l’Europe par les routes meurtrières de la Méditerranée, parce qu’il n’y a plus de travail, plus d’avenir visible, plus d’horizon dans un pays gouverné par l’exception permanente.
Ibrahim Traoré a trente-six ans aujourd’hui. Il dirige l’un des pays les plus pauvres du monde, engagé dans une guerre qu’il n’est pas en train de gagner malgré ses déclarations triomphales, allié à des mercenaires russes dont les résultats sur le terrain sont au mieux mitigés et dont la présence aggrave chaque jour un peu plus l’isolement diplomatique du Burkina Faso. Il dit au monde qu’il faut oublier la démocratie. Ce faisant, il dit en réalité qu’il faut oublier les droits, oublier la liberté d’expression, oublier la séparation des pouvoirs, oublier les élections, oublier la possibilité même de le remplacer par des voies pacifiques.
C’est un aveu. Pas d’humilité. Un aveu d’impuissance masqué en idéologie. Car si le système qu’il propose était meilleur que la démocratie, il n’aurait pas besoin de demander au peuple d’oublier la démocratie. Il lui suffirait de gouverner bien, de produire des résultats, de gagner la guerre contre les jihadistes, de relancer l’économie, de rouvrir les écoles et les dispensaires. Les peuples n’ont pas besoin qu’on leur explique d’oublier un système qui fonctionne. On leur demande d’oublier uniquement ce que l’on est incapable de faire mieux.
Le bidasse de la démocratie n’a pas de programme. Il a un uniforme, une kalachnikov rhétorique permanente et une fenêtre de popularité qui se referme à mesure que la réalité de son bilan s’impose. L’histoire retiendra qu’au moment où son pays avait le plus besoin d’institutions solides, de débats libres, de contre-pouvoirs efficaces et d’une vision politique ancrée dans les réalités de son peuple, un capitaine de trente-quatre ans a décidé que tout cela ne le concernait pas. Et que le peuple burkinabè, lui, en paie le prix chaque jour.
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