Par La Rédaction | Lementor.net
Laurent Gbagbo avait promis la bagarre. En meeting à Port-Bouët, quelques semaines avant la présidentielle du 25 octobre 2025, l’ancien chef de l’État avait lancé cette phrase qui avait galvanisé ses partisans : « Ils veulent la bagarre, ils auront la bagarre. » La phrase était forte. Elle était destinée à rassurer une base militante qui sentait venir l’orage, à signifier au pouvoir que le PPA-CI ne se laisserait pas faire, à poser les jalons d’une résistance annoncée face à une élection dont l’issue était déjà largement prévisible. La candidature de Gbagbo avait été rejetée par le Conseil constitutionnel, comme celle de Tidjane Thiam du PDCI. Les deux partis d’opposition avaient décidé de se battre malgré tout, sous la bannière du Front commun qu’animait Damana Adia Pickass en tant que coordinateur général.
Nous sommes aujourd’hui au 7 juin 2026. Sept mois après la présidentielle. Et la bagarre n’a pas eu lieu. Ce qui a eu lieu à la place, c’est l’emprisonnement méthodique des cadres les plus exposés du PPA-CI, pendant que le président du parti observait un silence qui, au fil des semaines, est passé de la prudence calculée à l’embarras visible, et de l’embarras visible à quelque chose qui ressemble de plus en plus à une impasse stratégique dont personne, ni Gbagbo lui-même ni son entourage, ne semble trouver la sortie.
Les noms des détenus sont connus. Moïse Lida Kouassi, l’ancien ministre de la Défense de la présidence Gbagbo, l’un de ses plus fidèles compagnons depuis les années 1990, arrêté et placé sous mandat de dépôt après la marche du 9 août 2025. Koné Boubacar, figure diplomatique du mouvement, lui aussi en détention. Blaise Lasm, militant de la première heure. Dahi Nestor. Et le plus symbolique de tous, Damana Adia Pickass, vice-président du PPA-CI, interpellé le 4 novembre 2025 à Bingerville, accusé par le procureur de la République Koné Braman d’avoir appelé à une « insurrection populaire et au renversement des institutions de la République. » Ces hommes sont derrière les barreaux. Certains depuis huit, neuf, dix mois. Certains ont été condamnés. Justin Koua et Damana Pickass avaient déjà été condamnés à dix ans de prison en février 2025 dans le cadre d’un autre dossier lié à l’attaque d’une caserne militaire en 2021. La nouvelle arrestation de Pickass en novembre 2025 vient s’ajouter à ce passif judiciaire déjà lourd.
Ce qui frappe dans cette séquence, c’est l’absence totale de riposte organisée de la part du parti. Le PPA-CI a bien lancé en novembre 2025 l’Initiative pour la libération des prisonniers d’opinion, structure destinée à coordonner les actions en faveur des détenus. Il a transmis à Amnesty International une liste de prisonniers. Il a publié des communiqués. Il a organisé des conférences de presse. Mais aucune de ces initiatives n’a produit de résultat visible. Aucun des détenus majeurs n’a été libéré. Et surtout, Laurent Gbagbo lui-même, le seul homme dont la parole aurait suffisamment de poids pour obliger le pouvoir à réagir ou la communauté internationale à s’émouvoir, reste dans un mutisme qui desconcerte jusqu’aux militants les plus loyaux.
Plusieurs lectures de ce silence sont possibles, et toutes ont leur part de vérité. La première, celle que les partisans de Gbagbo avancent volontiers, est celle de la sagesse stratégique : l’ancien président, forgé par des décennies de politique ivoirienne dont il connaît mieux que quiconque les ressorts, a fait le calcul que tout coup d’éclat public aggraverait la situation de ses camarades plutôt que de l’améliorer. Provoquer le pouvoir, c’est risquer d’obtenir des condamnations plus lourdes pour ceux qui sont déjà incarcérés et des arrestations supplémentaires pour ceux qui sont encore libres. Ce calcul n’est pas absurde. La justice ivoirienne a montré, dans le passé, qu’elle pouvait être utilisée comme instrument de pression politique, et que les gestes de défi extérieur pouvaient se traduire en aggravation des peines à l’intérieur.
La seconde lecture est plus sombre pour le PPA-CI. Elle dit que ce silence n’est pas stratégique mais contraint. Que Gbagbo, dont la liberté de mouvement et d’action reste encadrée par sa propre situation judiciaire, par l’environnement hostile dans lequel son parti opère et par la surveillance permanente à laquelle ses proches sont soumis, n’a tout simplement pas les moyens de faire davantage. Qu’il est lui-même une sorte de prisonnier à ciel ouvert, libre dans ses déplacements mais privé de tout levier réel d’action politique depuis son retour d’exil en juin 2021. Sa candidature rejetée, ses alliés emprisonnés, son parti fragilisé par les défections, la dissolution de la CEI qui supprime un outil de contestation électoral majeur sans qu’il ait été consulté : Laurent Gbagbo est un homme politique sans les ressources qui rendent la politique possible.
La troisième lecture, la plus inconfortable pour les militants du PPA-CI, est celle de l’épuisement politique d’un homme qui a soixante-dix-neuf ans, qui a traversé la prison internationale de La Haye pendant dix ans, qui a subi l’exil, le retour difficile, les procès, les rejections électorales successives, et qui n’a peut-être plus la même énergie, la même rage combative qui l’avait porté pendant quatre décennies au cœur du jeu politique ivoirien. Cette lecture n’est ni un reproche ni une condamnation. C’est simplement la reconnaissance d’une réalité humaine que la politique africaine, si prompt à mythifier ses figures, se refuse généralement à nommer.
Ce que cette situation révèle au fond, c’est la fragilité structurelle d’un parti dont toute la légitimité, toute la force d’attraction et toute la cohérence symbolique sont incarnées dans un seul homme. Le PPA-CI sans Gbagbo n’existe pas comme force politique autonome. C’est son histoire, sa faiblesse et sa malédiction en même temps. Quand cet homme se tait, le parti se tait. Quand cet homme hésite, le parti hésite. Quand cet homme n’a pas de plan, le parti n’a pas de plan. Et les militants qui sont en prison attendent, eux, qu’on leur explique pourquoi ils souffrent et ce que leur sacrifice va produire.
Ahoua Don Mello, candidat à la présidentielle 2025 et ancien cadre du PPA-CI, a été l’une des rares voix à demander publiquement le respect des droits des détenus et à interpeller directement le président Ouattara pour des mesures d’apaisement. Steve Beko, cadre du parti, a publié en avril 2026 une réponse à ceux qui lui reprochaient d’avoir contribué par ses mots d’ordre à l’emprisonnement de ses camarades, en posant une question simple qui résume tout le débat interne au PPA-CI : Damana Pickass est-il un terroriste ? Blaise Lasm mérite-t-il d’être en prison ? Ces questions n’ont pas encore reçu de réponse judiciaire définitive qui fasse consensus. Mais elles ont reçu une réponse politique de fait : personne, au sein du parti, n’a les moyens de les sortir de là.
Pour le pouvoir d’Alassane Ouattara, cette situation est confortable dans le court terme. Les principales têtes de l’opposition sont neutralisées, emprisonnées ou en exil volontaire. La présidentielle d’octobre 2025 a été remportée avec près de 90 % des voix dans un contexte de boycott de l’opposition et d’invalidation des candidatures adverses. Le RHDP contrôle l’Assemblée nationale avec 197 sièges sur 255. La CEI a été dissoute, et un nouvel organe électoral reste à construire selon des modalités que le gouvernement définira dans un rapport de force qui lui est entièrement favorable.
Mais dans le temps long, cette accumulation de prisonniers politiques, ce silence de la principale figure de l’opposition et cette impuissance organisée d’un parti qui n’arrive pas à défendre ses propres cadres nourrissent une rancœur qui ne disparaît pas simplement parce qu’elle n’a pas de tribune. Les 700 militants arrêtés selon les chiffres avancés par le PPA-CI lui-même, les cadres emprisonnés, les familles qui attendent, les avocats qui plaident dans des procès dont les verdicts semblent écrits d’avance : tout cela constitue un stock de frustrations et d’injustices perçues qui, dans un pays dont l’histoire récente est émaillée de crises électorales violentes, ne saurait être ignoré indéfiniment.
Le silence de Gbagbo n’est pas une paix. C’est une parenthèse. Et les parenthèses, en politique ivoirienne, ont toujours une date de fermeture.
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