Par La rédaction | Lementor.net
En 2025, pour la première fois de son histoire, le Sénégal a produit du pétrole brut et du gaz naturel à une échelle commerciale significative. Les chiffres exacts de la production annuelle n’ont pas encore été publiés officiellement dans leur intégralité, mais les indicateurs partiels disponibles confirment que le pays a atteint des niveaux de production qui dépassent les projections initiales les plus optimistes. C’est une révolution silencieuse, discrète dans sa mise en œuvre, mais considérable dans ses implications économiques et politiques.
Le champ pétrolier de Sangomar, opéré par Woodside Energy, est entré en production en juin 2024. Le premier brut sénégalais a été exporté le 11 juin 2024, date que le gouvernement a célébrée comme historique. Les capacités de production de ce champ, estimées à plus de cent mille barils par jour à terme, ont progressivement monté en puissance au cours de 2024 et 2025. Dans le même temps, le champ gazier de Grand Tortue Ahmeyim, partagé avec la Mauritanie et opéré par BP, a commencé à produire du gaz naturel liquéfié destiné à l’exportation. Le Sénégal n’est pas un géant pétrolier et ne le sera jamais. Ses réserves sont modestes comparées aux mastodontes comme le Nigeria ou l’Angola. Mais dans le contexte d’une économie de 30 milliards de dollars, même une production modeste d’hydrocarbures représente une transformation structurelle.
Les revenus pétroliers et gaziers attendus pour les premières années de production pleine se chiffrent en centaines de millions de dollars annuels, progressant vers le milliard à mesure que les champs montent en régime. Pour un pays dont le budget national avoisine les sept milliards de dollars et qui porte une dette publique dont le niveau inquiète les institutions financières internationales depuis la révélation en 2025 d’engagements non déclarés par la Cour des comptes, ces revenus supplémentaires arrivent à un moment précieux. Le gouvernement Al Aminou Lo, qui a fait de la stabilisation des finances publiques et de la renégociation du programme avec le FMI ses priorités immédiates, regarde ces revenus pétroliers comme une des ressources qui peuvent lui permettre de tenir ses engagements budgétaires sans sacrifier les dépenses sociales.
Mais la manne pétrolière soulève autant de questions qu’elle n’en résout. La première est celle de la gouvernance. Comment les revenus seront-ils collectés, gérés et distribués ? Le Sénégal a adopté en 2019 une loi sur le partage des revenus des ressources naturelles qui prévoit des mécanismes de transparence et de contrôle parlementaire. Ces mécanismes fonctionnent-ils dans la pratique ? Le contexte politique actuel, avec un parlement dominé par PASTEF qui cherche à contrôler l’action gouvernementale, pourrait paradoxalement renforcer la surveillance des revenus pétroliers si les deputés exercent effectivement leur droit de regard sur les comptes de l’État. Ou bien il pourrait créer des blocages politiques si le débat sur la répartition des revenus devient une nouvelle pomme de discorde entre l’exécutif et le législatif.
La deuxième question est celle de la malédiction des ressources. L’histoire africaine est remplie de pays qui ont découvert du pétrole et qui, au lieu d’en faire un levier de développement, ont vu cette manne amplifier les inégalités, alimenter la corruption et fragiliser les institutions. Le Nigeria est l’exemple le plus souvent cité : premier producteur africain de pétrole depuis des décennies, il reste l’un des pays où la pauvreté est la plus répandue et les institutions les plus fragiles du continent. L’Angola a suivi une trajectoire similaire. La Guinée équatoriale, dont le pétrole a enrichi une élite minuscule sans améliorer le sort de la population, est l’exemple le plus caricatural de ce que les économistes appellent la malédiction des ressources naturelles.
Le Sénégal a les outils institutionnels pour éviter ce piège. Il a une presse libre et active, une société civile qui surveille et interpelle, des institutions judiciaires qui ont déjà montré leur capacité à s’opposer au pouvoir politique, et une classe politique qui, malgré ses divisions profondes, partage globalement la conviction que la transparence dans la gestion des ressources naturelles est une condition de la légitimité gouvernementale. La promesse centrale de la révolution de 2024 portée par Diomaye et Sonko était précisément la souveraineté sur les ressources naturelles et le refus que ces ressources profitent aux élites et aux multinationales au détriment du peuple. C’est au nom de cette promesse que le gouvernement actuel gère le pétrole sénégalais. C’est à l’aune de cette promesse que les Sénégalais jugeront si la révolution a tenu ses engagements.
La troisième question, la plus globale, est celle de la transition énergétique. Le monde est engagé dans une décarbonation progressive de son économie. Les grandes compagnies pétrolières internationales réduisent leurs investissements dans les nouveaux projets d’exploration. La demande de pétrole des pays développés est en déclin structurel. Dans ce contexte, un pays qui commence à produire du pétrole en 2024 arrive peut-être trop tard dans le cycle pour bénéficier pleinement de la rente pétrolière que les grands producteurs ont accumulée pendant les décennies de croissance mondiale. Le Sénégal n’a pas vingt ans devant lui pour construire son développement sur les hydrocarbures. Il en a peut-être dix, peut-être quinze. La question stratégique fondamentale est donc : comment utiliser cette fenêtre temporelle pour construire une économie diversifiée, compétitive et résiliente qui n’aura plus besoin du pétrole quand le pétrole ne sera plus là ?
C’est à cette question que devra répondre Al Aminou Lo, technocrate de la BCEAO dont toute la formation intellectuelle est orientée vers la stabilité macroéconomique et la diversification économique. Il dispose d’une ressource que ses prédécesseurs n’avaient pas. Il doit maintenant prouver qu’il sait quoi en faire.
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