Par AN | Lementor.net
Il y a une constante dans le rapport des jeunes Ivoiriens aux offres d’emploi diffusées sur les réseaux sociaux : l’espoir. Un espoir souvent désespéré, celui d’une opportunité dans un marché du travail où le chômage des jeunes diplômés reste l’une des plaies les plus profondes de la société ivoirienne malgré une croissance économique soutenue depuis quinze ans. C’est précisément cet espoir que des individus sans scrupules ont choisi d’exploiter en fabriquant une fausse annonce de recrutement au nom du Port autonome d’Abidjan, l’une des institutions les plus emblématiques de l’économie nationale.
Le Port autonome d’Abidjan a dû publier une note officielle pour dénoncer une publication trompeuse annonçant l’ouverture d’un recrutement de 256 stagiaires au sein de l’établissement portuaire. La Direction générale a été formelle : cette annonce est frauduleuse, elle n’émane en aucune façon de l’institution, et aucune opération de recrutement correspondant à ces informations n’a été lancée. Le PAA est allé plus loin en qualifiant l’opération de ce qu’elle est réellement : une démarche visant à abuser de la confiance des citoyens, notamment des jeunes en quête d’opportunités professionnelles, dans le but d’obtenir indûment de l’argent ou des données personnelles. Et il n’exclut pas d’engager des poursuites judiciaires contre les auteurs de cette diffusion mensongère.
Cette affaire n’est pas un fait divers isolé. Elle s’inscrit dans une tendance lourde de l’escroquerie numérique en Côte d’Ivoire et en Afrique de l’Ouest qui cible systématiquement les chercheurs d’emploi. Le procédé est rodé, presque industriel dans sa répétition. Une fausse offre d’emploi est fabriquée au nom d’une institution reconnue, publique de préférence, car la crédibilité institutionnelle rassure les victimes et lève leurs défenses. Elle est diffusée sur WhatsApp, Facebook et les groupes Telegram qui servent de bourses d’emploi informelles pour des millions de jeunes qui n’ont pas accès aux canaux de recrutement formels. Les victimes sont invitées à envoyer leurs dossiers à une adresse email frauduleuse, à payer des frais de dossier, des frais de traitement ou des frais médicaux préalables à l’embauche, ou simplement à communiquer leurs données personnelles qui seront revendues ou utilisées pour d’autres arnaques.
Le Port autonome d’Abidjan est une cible particulièrement attractive pour ce type d’arnaque. Premier port de l’Afrique de l’Ouest par les volumes traités, plaque tournante du commerce régional, employeur direct et indirect de plusieurs dizaines de milliers de personnes, l’institution jouit d’une réputation d’excellence et de solidité qui en fait un employeur de rêve pour les jeunes diplômés ivoiriens. Son nom crédibilise instantanément n’importe quelle annonce qui lui est associée. Quand une offre de 256 postes de stagiaires circule au nom du PAA, il est humainement compréhensible que des milliers de jeunes y croient et y répondent avec l’enthousiasme désespéré de ceux qui attendent depuis des mois une opportunité.
Ce que révèle cette arnaque, au-delà de la malhonnêteté de ses auteurs, c’est la profondeur du désarroi d’une jeunesse ivoirienne éduquée mais insuffisamment absorbée par un marché du travail formel qui ne crée pas d’emplois au rythme auquel les universités et les grandes écoles produisent des diplômés. La Côte d’Ivoire a enregistré une croissance économique d’environ 6 à 7 % par an pendant quinze ans. Cette croissance a enrichi le pays, modernisé ses infrastructures et élargi sa classe moyenne. Elle n’a pas résolu le problème de l’emploi des jeunes, dont une partie significative reste dans l’économie informelle faute d’accès à des emplois formels correspondant à leur niveau de formation. C’est dans ce vide que prospèrent les arnaques à l’emploi, qui trouvent un terreau particulièrement fertile dans une population éduquée, connectée numériquement mais insuffisamment outillée pour identifier les signaux d’une offre frauduleuse.
La réponse du PAA, qui consiste à rappeler que toutes ses campagnes de recrutement sont annoncées exclusivement à travers ses plateformes officielles et les supports de communication habilités, est nécessaire mais insuffisante. Elle suppose que les candidats potentiels savent quelles sont ces plateformes officielles et ont l’habitude de les consulter. Or la réalité des pratiques numériques en Côte d’Ivoire montre que la grande majorité des chercheurs d’emploi ne consultent pas le site officiel du Port autonome d’Abidjan. Ils consultent leur groupe WhatsApp de recherche d’emploi, leur fil Facebook ou les pages de relais d’informations qui agrègent toutes les offres sans vérification systématique de leur authenticité.
La lutte contre les arnaques numériques à l’emploi requiert une stratégie coordonnée qui dépasse les communiqués de mise en garde. Elle nécessite une coopération renforcée entre les institutions publiques, les plateformes numériques et les forces de l’ordre pour identifier et poursuivre les auteurs de ces escroqueries. Elle nécessite aussi une éducation numérique massive des jeunes Ivoiriens sur les méthodes de vérification des offres d’emploi et les signaux d’alarme d’une annonce frauduleuse. Et elle nécessite, sur le fond, une réflexion sérieuse sur les raisons pour lesquelles des centaines de milliers de jeunes sont suffisamment vulnérables économiquement pour tomber dans ces pièges : une réflexion qui mène inévitablement à la question de l’emploi des jeunes comme défi structurel de la Côte d’Ivoire contemporaine.
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