Par La Rédaction | Lementor.net
À Nantes, dans l’enceinte de la Beaujoire, quelque chose s’est produit ce jeudi 4 juin 2026 qui dépasse largement le cadre d’un match de préparation. La Côte d’Ivoire a battu la France deux buts à un. Mais écrire simplement ce score ne suffit pas à rendre compte de ce que ce résultat signifie, de ce qu’il révèle, et surtout de la trajectoire remarquable qui l’a rendu possible.
Il faut reprendre le fil depuis le début.
La première période ressemble à ce que tout le monde attendait. La France domine, impose son tempo, fait circuler le ballon avec la fluidité d’une équipe qui a intégré le jeu de position comme une seconde nature. Kylian Mbappé, Rayan Cherki, Michael Olise et Marcus Thuram forment une ligne offensive qui ne laisse aucun répit. Les Éléphants, disciplinés, reculent, serrent les lignes, absorbent. C’est inconfortable, c’est physique, c’est exact. À la 44e minute, Cherki trouve l’ouverture, comme seuls les grands joueurs savent le faire, d’un geste individuel qui transperce le bloc ivoirien. Un à zéro. La Beaujoire respire. L’ordre normal des choses semble se confirmer.
La mi-temps change tout. Et ce changement a un nom : Emerse Faé.
Le sélectionneur ivoirien ajuste, réorganise, libère ses attaquants des contraintes défensives excessives de la première période. Ses hommes reviennent sur le terrain avec autre chose dans les yeux. Dès la 53e minute, Nicolas Pépé, dont beaucoup avaient trop vite annoncé la fin de carrière internationale, glisse une balle lumineuse dans la profondeur pour Guéla Doué. Le latéral droit de Strasbourg, vingt-trois ans, grand frère du milieu Désiré Doué resté sur le banc tricolore ce soir-là, monte à l’attaque et conclut avec le sang-froid d’un joueur qui n’a jamais peur de la surface adverse. Un à un. La Beaujoire se fige.
Il y a quelque chose de presque romanesque dans ce but. Guéla et Désiré Doué ont grandi ensemble, formés tous deux au Stade Rennais, nés à Angers de parents ivoiriens. Ce soir à Nantes, à une centaine de kilomètres de leur ville natale et de leur club de formation, les deux frères se retrouvaient pour la première fois sous des maillots adverses lors d’une vraie rencontre internationale. Leurs parents dans les tribunes regardaient leurs deux fils s’affronter. Guéla, l’aîné, a marqué contre l’équipe où joue son frère cadet. La vie a parfois un sens du scénario que le football aime particulièrement.
La France réagit, remplace, tente. Didier Deschamps fait tourner son groupe, comme lors de chaque match de préparation. Mais ces changements en cascade déséquilibrent une équipe dont les automatismes se construisent sur la continuité. Les Éléphants, eux, ne changent pas leur plan. Ils attendent, pressurisent, et à la 84e minute, Guéla Doué se transforme en passeur décisif, servant Amad Diallo qui conclut d’une frappe propre et définitive. Deux à un. Score final.
Ce que ce résultat dit de l’équipe ivoirienne ne peut pas être compris sans remonter aux mois qui ont précédé.
En mars 2026, à Londres, la Côte d’Ivoire avait frappé fort en s’imposant quatre buts à zéro contre la Corée du Sud au MK Stadium. Une démonstration de puissance collective contre une équipe classée plus haut au ranking FIFA, réputée pour sa rigueur tactique. Evann Guessand, Simon Adingra, Martial Godo et Wilfried Singo avaient signé les buts d’une soirée qui révélait une équipe en train de se construire une identité nouvelle, plus verticale, plus collective, moins dépendante des individualités. Quelques jours plus tard, face à l’Écosse, le match avait confirmé une montée en puissance progressive.
La CAN 2025 avait laissé un goût amer. Sortis en quarts de finale par l’Égypte sur un score de deux buts à trois, les Éléphants avaient quitté la compétition continentale la tête basse. Emerse Faé avait alors pris une décision courageuse : remettre à plat, accepter de ne pas tout reconstruire autour des cadres habituels, ouvrir des places à une génération formée dans les meilleures académies européennes. La liste des vingt-six convoqués pour la Coupe du monde, publiée le 15 mai, porte la marque de ce choix : Yahia Fofana dans les buts, une défense structurée autour d’Evan Ndicka, Odilon Kossounou et Guéla Doué, un entrejeu articulé par Seko Fofana, Franck Kessié et Ibrahim Sangaré, et un secteur offensif fourni avec Amad Diallo, Elye Wahi, Evann Guessand, Nicolas Pépé et Simon Adingra.
Nicolas Pépé, précisément. L’ailier qui avait quitté Arsenal sur un bilan décevant au regard des attentes générées par son transfert record, et qui avait peu à peu reconstruit sa confiance et sa forme à Villarreal, est de retour en sélection après avoir manqué la CAN 2025. Sa passe décisive pour Guéla Doué contre la France résume à elle seule ce que représente cette équipe : des joueurs qui ont traversé des périodes difficiles, qui en sont ressortis, et qui apportent aujourd’hui une maturité que les talents purs ne remplacent pas.
À dix jours du coup d’envoi de la Coupe du monde 2026, la Côte d’Ivoire se présente dans le groupe E avec un capital confiance inédit. Elle affrontera l’Équateur le 15 juin pour son entrée en lice, avant de retrouver l’Allemagne le 20 juin et Curaçao le 25 juin. Sur le papier, ce groupe est à la portée d’une équipe bien construite. Après ce qui s’est passé à Nantes, ce n’est plus seulement sur le papier.
Ce qui frappe dans le parcours de préparation depuis mars, c’est la cohérence. Corée du Sud battue quatre à zéro. Écosse dominée. France renversée deux à un, en France, en déplacement, contre une équipe qui n’avait plus perdu un amical de préparation avant un grand tournoi depuis seize ans, depuis un revers face à la Chine avant la Coupe du monde 2010. Trois tests, trois victoires, une montée en puissance qui ne doit rien au hasard. C’est un travail.
Emerse Faé, que certains avaient jugé trop jeune et trop inexpérimenté quand il avait pris les rênes de la sélection, est en train de construire quelque chose de solide et d’identifiable. Un bloc défensif rigoureux, des transitions rapides, une capacité à souffrir en première période et à retourner les matches après la pause. Simon Adingra apporte la percussion sur son couloir. Evan Ndicka donne au bloc ivoirien une assise défensive qu’il n’a pas toujours eue. Et Kessié, patron du milieu, donne le tempo d’une équipe qui sait désormais ce qu’elle veut.
La Côte d’Ivoire ne va pas aux États-Unis pour participer. Elle y va pour marquer les esprits. Ce qui s’est passé à Nantes le 4 juin ne garantit rien. Il dit simplement qu’elle peut battre n’importe qui. Et dans un tournoi à élimination directe, c’est précisément tout ce dont on a besoin pour commencer à rêver.
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