La Rédaction | Lementor.net
Il y a des chantiers dont on ne parle pas assez parce qu’ils ne se voient pas depuis les autoroutes ni depuis les gratte-ciel. La Couverture Maladie Universelle de la Côte d’Ivoire est de ceux-là. Pendant que le pays célèbre ses Éléphants à Dallas, mobilise 47 820 milliards de FCFA pour son PND et inaugure des centrales solaires à Ferkessédougou, la Caisse nationale d’assurance maladie continue sa progression méthodique, silencieuse et profonde dans les villages, les marchés, les zones rurales et les quartiers populaires d’un pays qui avait, il y a douze ans, l’une des couvertures sanitaires les plus faibles d’Afrique de l’Ouest. En juillet 2025, la CNAM a franchi le cap de 20 millions d’enrôlés. En 2026, le chiffre dépasse 23 millions de bénéficiaires. Ce mouvement ne s’arrête pas.
Pour mesurer l’ampleur de ce qui a été accompli, il faut remonter à l’origine. La CMU a été instituée par la loi du 24 mars 2014, sous l’impulsion du président Alassane Ouattara qui en avait fait une promesse électorale centrale dès 2010. Mais entre l’adoption législative et la mise en œuvre effective, il y a eu six années de construction institutionnelle, de formation des équipes, de négociation avec les prestataires de soins, de mise en place des systèmes informatiques de gestion et d’enrôlement. La CMU est devenue effective le 1er octobre 2019. Elle n’existait donc que depuis sept ans au moment où la CNAM franchit le cap des 23 millions de bénéficiaires. Cette progression, de zéro à 23 millions en sept ans dans un pays de 30 millions d’habitants, est une performance remarquable par les standards africains et mondiaux.
L’architecture de la CMU repose sur deux régimes distincts dont la complémentarité dit la vision sociale du dispositif. Le régime général de base est contributif : chaque assuré verse 1 000 FCFA par mois, soit environ 1,53 euro, et la CNAM prend en charge 70 % des frais de soins couverts tandis que l’assuré paie son ticket modérateur de 30 %. Ce régime cible la majorité de la population et dit qu’une protection sanitaire réelle n’a pas à coûter une fortune. Mille francs par mois est un montant accessible même pour les ménages à revenus modestes des zones semi-urbaines et rurales. Le régime d’assistance médicale, lui, s’adresse aux populations démunies. Il prend en charge intégralement les bénéficiaires, sans ticket modérateur. C’est le filet de protection ultime pour ceux qui ne peuvent même pas payer le tarif déjà modeste du régime général. En 2022, l’enrôlement à la CMU est devenu obligatoire, exigé pour l’accès à certains services publics. Cette décision a accéléré la progression des enrôlements en transformant l’adhésion volontaire en condition d’accès aux droits.
Ce que couvre concrètement la CMU mérite d’être détaillé parce que c’est là que se mesure l’impact réel sur la vie des Ivoiriens. Le panier de soins inclut les consultations chez les médecins généralistes et spécialistes, les infirmiers et sages-femmes. Les actes chirurgicaux. Les examens de laboratoire et d’imagerie médicale. Les soins bucco-dentaires. Les hospitalisations médicale et chirurgicale. La dispensation de médicaments essentiels à travers le réseau des pharmacies agréées. Et depuis les extensions progressives du panier depuis 2024, la prise en charge du diabète et de l’hypertension artérielle dans leurs formes non compliquées. Ce dernier point mérite une attention particulière : l’hypertension artérielle et le diabète sont deux des pathologies chroniques les plus répandues en Côte d’Ivoire et en Afrique de l’Ouest, responsables de millions de décès évitables chaque année faute d’un traitement régulier et accessible. Leur intégration dans le panier CMU est potentiellement l’une des décisions de santé publique les plus significatives de la décennie.
Le bilan de prestations établi en décembre 2024 par le directeur des prestations de la CNAM, le Dr Christian Brou, montrait une évolution de 60 % en un an. Ce chiffre dit que la CMU n’est plus seulement un système d’enrôlement. C’est un système d’utilisation. La différence entre les deux est fondamentale en santé publique. De nombreux pays africains ont réussi à enrôler des millions de personnes dans leurs systèmes de couverture sanitaire sans que ces personnes ne recourent effectivement aux soins : par méconnaissance des droits, par éloignement des structures de soins, par méfiance envers un système perçu comme complexe ou discriminatoire. En Côte d’Ivoire, la progression de 60 % des prestations en un an dit que les assurés utilisent réellement leur couverture. Ils vont chez le médecin. Ils achètent leurs médicaments en pharmacie. Ils se font hospitaliser. C’est le signe d’une confiance dans le système qui ne se décrète pas mais qui se construit sur la qualité et la régularité du service rendu.
La stratégie déployée par la CNAM pour atteindre ces résultats dit l’intelligence opérationnelle de l’institution. Les agents de la CNAM ne se contentent plus d’enrôler depuis des bureaux en ville. Ils vont sur le terrain, dans les marchés, les places publiques, les centres de santé communautaires. À N’Douci, en mars 2025, la CNAM a déployé une approche inédite : en plus de l’enrôlement, les agents ont proposé des consultations gratuites sur place dans l’espace château de la ville et dans la grande salle de mariage de la mairie. Des centaines de personnes ont répondu présentes, dont des chefs de communauté, des femmes, des jeunes et des élèves. Le Dr Wilfried Zakpa, responsable médical de l’opération, a constaté que les populations ont apprécié cette approche avec des consultations gratuites sur place et la prise en charge des médicaments. Cette immersion dans les communautés, loin de l’anonymat des bureaux administratifs, est ce qui a permis d’atteindre des populations qui n’auraient jamais pris l’initiative de se déplacer pour s’enrôler.
Le réseau des prestataires de soins est l’autre pilier de l’efficacité du système. En 2024, une forte progression de la couverture géographique a été enregistrée avec l’intégration de l’ensemble des établissements sanitaires publics dans le réseau de soins de la CMU, ainsi qu’une montée en puissance du partenariat avec les officines privées de pharmacies. L’objectif annoncé dès fin 2024 était d’intégrer 100 % des officines privées de pharmacies en 2025. Ce chiffre dit que la CNAM a compris que l’accessibilité géographique aux médicaments est aussi importante que l’accessibilité financière. Un assuré qui doit parcourir trente kilomètres pour trouver une pharmacie agréée CMU n’utilisera pas son droit à la prise en charge pharmaceutique. Le maillage du territoire par des pharmacies partenaires est donc une condition de l’effectivité de la couverture.
La mise en service du concentrateur de flux annoncée parmi les perspectives fin 2024 est une avancée technique dont l’impact opérationnel est considérable. Ce système d’information permet l’articulation entre le régime général de base de la CMU et les complémentaires privées, ce qui simplifie radicalement les démarches des assurés qui bénéficient d’une double couverture. Concrètement, un fonctionnaire ou un salarié du secteur formel qui dispose à la fois de la CMU de base et d’une mutuelle d’entreprise pourra désormais utiliser les deux couvertures de façon transparente, sans avoir à avancer l’intégralité des frais et à présenter des dossiers séparés à deux institutions différentes. Cette simplification administrative est ce qui transforme un droit théorique en usage effectif.
La comparaison régionale permet de mesurer l’avance ivoirienne. Le Ghana, souvent cité comme modèle en Afrique de l’Ouest pour sa National Health Insurance Scheme lancée en 2003, affiche un taux d’enrôlement d’environ 40 % de sa population malgré vingt ans d’existence. Le Sénégal, dont la couverture maladie universelle est plus récente, peine à dépasser les 20 % de taux de couverture effective. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont des systèmes de couverture sanitaire dont les taux de bénéficiaires restent marginaux face à leurs besoins réels. La Côte d’Ivoire, avec plus de 23 millions de bénéficiaires sur une population de 30 millions, soit un taux de couverture approchant 77 %, est de loin le pays d’Afrique de l’Ouest francophone le plus avancé dans la mise en œuvre de la couverture sanitaire universelle. Ce résultat est d’autant plus remarquable que l’accélération la plus forte s’est produite depuis 2022, en pleine période post-pandémique et de tensions inflationnistes mondiales.
Les défis qui restent à relever sont réels et la CNAM les connaît. Le taux de recouvrement des cotisations, qui détermine la soutenabilité financière du système, doit être amélioré pour que le maximum de personnes assurées puisse effectivement se soigner. La qualité des soins dans les structures partenaires, particulièrement dans les zones rurales où les établissements de santé manquent de personnel qualifié et d’équipements, reste un enjeu majeur : une couverture financière sans qualité de soins ne protège pas vraiment. Et l’intégration progressive de nouvelles pathologies dans le panier de soins, au-delà du diabète et de l’hypertension, notamment les maladies mentales dont la prévalence est sous-estimée et la prise en charge quasi inexistante, constitue le prochain grand chantier.
Ce que la CMU ivoirienne dit au fond de la trajectoire du pays, c’est que le développement économique que les indicateurs macroéconomiques mesurent a une traduction humaine concrète dans la vie des plus vulnérables. Vingt-trois millions d’Ivoiriens qui peuvent aller chez le médecin sans craindre de ruiner leur famille. Des femmes enceintes qui accouchent dans des structures de soins avec une prise en charge garantie. Des enfants malades dont les parents ne doivent plus choisir entre acheter les médicaments et manger. Ces réalités ne font pas les manchettes des journaux économiques internationaux. Elles sont pourtant ce qui distingue une croissance inclusive d’une croissance qui laisse les plus pauvres de côté. Le groupe consultatif des 8 et 9 juillet a mobilisé 47 820 milliards de FCFA pour le PND 2026-2030. La CMU, avec ses 23 millions de bénéficiaires et 1 000 FCFA par mois, dit que la Côte d’Ivoire avait déjà commencé à construire l’inclusion bien avant que les investisseurs internationaux n’arrivent à Abidjan.
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