Adama Ouédraogo Damiss | Lementor.net
L’interdiction de l’exportation du bétail décidée par les autorités burkinabè jusqu’à nouvel ordre soulève de nombreuses interrogations. Quels que soient les motifs officiellement avancés, cette mesure apparaît précipitée, insuffisamment évaluée et potentiellement lourde de conséquences, d’autant plus qu’elle intervient à quelques jours de la Tabaski, fête profondément ancrée dans les réalités sociales, économiques et religieuses des populations.
Pour nombre d’observateurs, cette décision pourrait également revêtir une dimension géopolitique implicite. Beaucoup y voient une mesure visant indirectement certains pays voisins, notamment la Côte d’Ivoire, dans un contexte marqué par des relations diplomatiques encore empreintes de tensions et de méfiance réciproque. Il n’est d’ailleurs pas anodin que les autorités ivoiriennes aient récemment entrepris de diversifier leurs sources d’approvisionnement en concluant un accord avec la Mauritanie.
Il se susurre que cette mesure a été profondément mûrie et actée depuis quelques temps en attendant le » bon moment » pour l’officialiser.
Mais au-delà des considérations politiques ou stratégiques, ce sont surtout les populations qui risquent d’en subir les conséquences immédiates. Les acteurs de la filière bétail, éleveurs, commerçants, convoyeurs et transporteurs, se retrouvent brutalement privés de la période la plus rentable de l’année. À l’approche de la Tabaski, moment de forte activité économique pour tout le secteur pastoral, cette mesure pourrait engendrer un profond malaise social et fragiliser davantage des milliers de familles déjà éprouvées par les difficultés économiques.
Plus préoccupant encore, une partie de l’opinion publique pourrait interpréter cette interdiction comme une forme d’hostilité implicite envers les musulmans. Déjà, lors de la fête du Ramadan, certains dispositifs sécuritaires ( contrôle du port des casques) pourtant ordinaires dans leur principe avaient été perçus, par une frange de la population, comme des mesures ciblant particulièrement les fidèles musulmans. Dans un climat aussi sensible, l’interdiction de l’exportation du bétail risque d’alimenter davantage les frustrations, les incompréhensions et les suspicions.
Les décisions politiques ne se limitent jamais à leur seule portée administrative ; elles portent également une forte charge symbolique. Beaucoup de Burkinabè avaient placé leurs espoirs dans le capitaine Ibrahim Traoré, parfois aussi en raison de certaines affinités identitaires, sociales ou religieuses. Or, de plus en plus, certains estiment aujourd’hui que le pouvoir demeure insuffisamment attentif aux sensibilités musulmanes. Cette mesure vient ainsi renforcer, chez eux, un sentiment de marginalisation déjà latent.
L’histoire enseigne qu’en politique, la perception d’une décision peut parfois produire des effets plus dévastateurs encore que la décision elle-même. Sous l’effet de la peur, de l’épuisement ou de la répression, les peuples peuvent contenir longtemps leur colère. Mais lorsque les frustrations s’accumulent sans réponse politique appropriée, l’explosion sociale finit souvent par surgir de manière brutale et inattendue.
Il convient donc de rappeler aux dirigeants une vérité constante de l’histoire des nations : la seule force ne suffit jamais à gouverner durablement. Des régimes infiniment plus puissants ont cru pouvoir s’imposer éternellement par l’autorité et la contrainte ; beaucoup ont pourtant été emportés, parfois en quelques jours seulement, par la colère populaire devenue incontrôlable.
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