Par La rédaction | Lementor.net
Il faut une certaine audace intellectuelle, ou une ignorance savamment entretenue, pour convoquer la Russie de Poutine afin d’expliquer le Sénégal de Diomaye. Et pourtant, c’est le dernier argument à la mode chez les procureurs du web. Faye serait le Medvedev africain, le président-marionnette qui aurait trahi son marionnettiste. L’analogie est séduisante à qui ne connaît ni l’une ni l’autre des deux histoires. Elle s’effondre dès qu’on les regarde de près, et elle en dit plus long sur ceux qui la propagent que sur la réalité qu’ils prétendent décrire.
Commençons par Moscou, puisqu’on nous y invite. Dmitri Medvedev a rencontré Vladimir Poutine à la mairie de Saint-Pétersbourg, alors qu’il n’était qu’assistant juriste dans le Comité des relations extérieures et que Poutine en était le directeur. Avant cette rencontre, Medvedev enseignait le droit dans une université. Après cette rencontre, il prenait la tête de Gazprom, entrait dans les allées du Kremlin, puis accédait à la présidence de la Fédération de Russie. La trajectoire est d’une linéarité presque comique. Les deux hommes sont décrits comme un grand frère et son cadet adorateur, Medvedev ayant aimé Poutine comme un dieu, acceptant de faire tout ce qu’il lui demandait. Ce n’est pas une amitié entre deux hommes, c’est une allégeance verticale, descendante, totale. Sa candidature à la présidence en 2008 a été proposée par quatre partis proches du Kremlin, et Medvedev a aussitôt exprimé son désir de travailler avec Poutine comme Premier ministre, avant même que les résultats ne soient officiels. Le scénario était écrit, distribué et mis en scène par un seul auteur. Medvedev n’était pas un président, c’était une clause constitutionnelle habillée en être humain, une façon élégante de garder le siège chaud le temps que les textes permettent le retour du vrai locataire.
Mais il faut aller plus loin, parce que le vrai problème de cette analogie n’est pas seulement historique. Il est systémique. La Russie de Poutine n’est pas une démocratie. C’est une propriété privée. Le pouvoir russe n’appartient pas au peuple russe, il appartient à un homme, à son cercle, à ses intérêts. Dans ce système, les alternances ne sont pas des transferts démocratiques de souveraineté, ce sont des arrangements internes entre associés. Poutine ne passe pas le pouvoir à Medvedev parce que les Russes en ont décidé ainsi. Il le lui confie comme on confie les clés de sa maison à un gardien de confiance pendant un voyage, en sachant qu’on rentrera. L’élection n’est que le décor. La décision, elle, a été prise ailleurs, entre deux hommes, sans que personne d’autre n’ait eu son mot à dire.
Voilà le modèle qu’on applique au Sénégal. Voilà ce qu’on fait de Diomaye Faye. Et voilà ce qu’on fait, sans en avoir l’air, du suffrage universel sénégalais. Car pour que le parallèle tienne, il faut accepter une prémisse que personne ne formule ouvertement mais que le raisonnement impose : que le pouvoir au Sénégal serait lui aussi une propriété privée, transmissible entre amis, négociable dans l’ombre, indépendant du vote des citoyens. C’est une vision du monde. Ce n’est pas la démocratie. Et il faut vraiment ne pas croire à la démocratie, au fond de soi, pour penser que deux hommes peuvent se passer le pouvoir comme on se passe un relais, et que celui qui refuse de jouer le jeu est un traître plutôt qu’un président qui gouverne.
Le Sénégal a tenu des élections. Diomaye Faye a obtenu 54,28 % des suffrages au premier tour. Ce n’est pas Sonko qui lui a donné ces voix. Ce sont dix-huit millions de Sénégalais qui ont choisi. Le pouvoir que Faye exerce ne vient pas d’un ami, il vient d’un peuple. Confondre les deux, c’est insulter les électeurs bien avant d’insulter le président.
Revenons maintenant à Dakar, à la Direction générale des impôts et des domaines, là où tout commence réellement. C’est à la DGID, à la fin des années 2000, que les deux hommes travaillent ensemble pour la première fois. Deux fonctionnaires des impôts. Deux hommes qui ont passé les mêmes concours, construit leurs carrières par leur propre mérite, dans la même administration, avec les mêmes contraintes. Sonko n’a pas recruté Diomaye. Diomaye n’a pas gravi les échelons grâce à la bienveillance d’un parrain. Ils se sont simplement retrouvés au même endroit, avec les mêmes frustrations, la même lecture du pays, la même conviction que quelque chose ne tournait pas rond dans la gouvernance sénégalaise. C’est de ce terreau-là que naît le Pastef en 2014, pas d’un calcul d’appareil, pas d’une stratégie de succession, mais d’une convergence de convictions entre des hommes qui avaient des vies avant de se rencontrer.
Et quand le régime de Macky Sall commence à trouver leurs positions inconfortables, il les sanctionne tous les deux. Pas l’un avant l’autre selon une hiérarchie de la douleur, pas l’un protégé pendant que l’autre trinque. Ils perdent tous deux leurs postes pour leurs engagements politiques jugés trop affirmés, trop frontaux, trop dangereux. C’est ce détail que les partisans de l’analogie russe escamotent avec soin, parce qu’il détruit leur argumentaire à la racine. Medvedev n’a jamais rien perdu pour Poutine. Il n’a jamais payé le moindre prix personnel. Il a tout gagné grâce à Poutine, sans jamais rien risquer. L’État russe ne lui a jamais retiré son emploi. Il ne l’a jamais mis en difficulté. Il l’a au contraire porté, protégé, propulsé. C’est le signe distinctif d’un système où le pouvoir est effectivement une affaire privée : on y monte par faveur, jamais par friction.
Diomaye, lui, est allé en prison le 14 avril 2023 pour avoir publiquement défendu Sonko contre ce qu’il estimait être une injustice judiciaire. Sonko n’y entrera que le 28 juillet de la même année. Trois mois d’écart. Trois mois où Diomaye était derrière les barreaux pendant que Sonko était encore libre. On parle d’un homme qui a devancé son ami dans la prison. Aucun opportuniste ne fait cela. Aucun Medvedev africain n’anticipe à ce point les conséquences de ses actes et les assume quand même. Dans la Russie de Poutine, personne ne va en prison pour défendre un ami. On y va pour l’avoir trahi.
Ce que la comparaison russo-sénégalaise révèle en creux, c’est une incompréhension fondamentale, parfois délibérée, de ce qu’est la démocratie et de ce qu’est le Pastef. Les deux hommes disposent désormais de leurs propres instruments politiques : Sonko garde la main sur la présidence du Pastef, tandis que Faye s’appuie sur la coalition Diomaye Président. Ce n’est pas la configuration d’un maître et de son pantin qui s’émancipe. C’est celle de deux leaders qui ont toujours eu leur propre centre de gravité et qui, maintenant que les responsabilités ont changé, assument des trajectoires distinctes. La surprise n’est pas que Faye gouverne en son nom propre. La surprise serait qu’il ne le fasse pas. En démocratie, le président gouverne pour le peuple qui l’a élu, pas pour le parti qui l’a présenté. Cette distinction, élémentaire ailleurs, semble encore révolutionnaire ici.
Faye a choisi de renforcer sa coalition en confiant un rôle central à Aminata Touré, signal interprété comme une volonté d’autonomisation vis-à-vis de son Premier ministre. Certains ont crié au scandale. Mais gouverner en s’entourant de ses propres alliés plutôt qu’en demandant la permission, c’est précisément ce que font les chefs d’État dans une démocratie fonctionnelle. Medvedev, lui, n’a jamais eu ce réflexe. Il a attendu que Poutine lui indique la sortie avant de quitter le bureau ovale, le remerciant au passage. Voilà la vraie différence entre les deux systèmes : dans l’un, on gouverne jusqu’à ce qu’on décide de partir. Dans l’autre, on gouverne jusqu’à ce qu’on vous le demande.
La différence entre les deux histoires tient en une phrase. Medvedev est arrivé en politique parce que Poutine avait besoin de lui. Diomaye est arrivé en politique parce qu’il avait quelque chose à dire et un peuple qui a voulu l’entendre. Ce n’est pas la même chose. Ce n’est même pas comparable. Et ceux qui persistent à faire ce parallèle nous en apprennent davantage sur leur propre difficulté à accepter qu’un homme puisse exister politiquement par lui-même, et qu’une élection ne soit pas une transaction entre amis, que sur la réalité des faits sénégalais.
La Russie n’est pas un modèle. Elle a démontré, à travers le tandem Poutine-Medvedev, qu’une alternance peut n’être qu’une mise en scène, que la démocratie peut être vidée de sa substance tout en conservant ses apparences. Utiliser ce modèle-là pour lire le Sénégal, c’est souhaiter inconsciemment que le Sénégal lui ressemble. C’est une ambition que Diomaye Faye, visiblement, ne partage pas. Et c’est peut-être cela, au fond, qu’on ne lui pardonne pas.
Il faut vraiment être en Afrique pour entendre traiter d’arriviste un homme qui est allé en prison avant celui dont on dit qu’il dépend. Quelque part entre Moscou et Dakar, l’analogie a perdu son passeport. Et avec elle, la thèse de la trahison.
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