Par La rédaction | Lementor.net
Le communiqué est tombé ce lundi 1er juin 2026, et il a l’effet d’une déflagration dans le paysage politique sénégalais. Le Comité exécutif de PASTEF-Les Patriotes annonce officiellement que le parti ne participera pas au gouvernement d’Ahmadou Al Aminou Lo et n’y sera représenté par aucun ministre. Une décision prise après un long entretien entre Ousmane Sonko et le président Bassirou Diomaye Faye ce même matin, au cours duquel des convergences ont certes été confirmées mais des points de désaccord, selon les termes du communiqué lui-même, sont apparus autour de la place et du rôle de la majorité dans le dispositif exécutif dont la structure reste, à ce stade, inconnue du parti.
Ce que cette phrase dit en creux est aussi important que ce qu’elle dit explicitement. PASTEF, parti majoritaire à l’Assemblée nationale avec 132 voix sur 133 lors de l’élection de Sonko à la présidence du Parlement, se retrouve exclu d’un gouvernement formé au nom d’un président qu’il a porté au pouvoir en 2024. C’est une rupture dans la rupture.
Une crise qui couvait depuis dix-huit mois
Pour comprendre ce qui s’est passé ce 1er juin, il faut remonter le fil. La fracture entre Diomaye Faye et Sonko ne s’est pas produite du jour au lendemain. Dès juillet 2025, Sonko évoquait publiquement un problème d’autorité, accusant le président de ne pas suffisamment le soutenir et de ne pas avancer assez vite sur les réformes promises. En novembre 2025, la nomination d’Aminata Touré à la tête de la coalition présidentielle, décidée contre l’avis du chef de Pastef, a transformé le désaccord diffus en bras de fer déclaré. Début mars 2026, Sonko parlait ouvertement d’une cohabitation douce, formule qui sonnait déjà comme un constat d’échec.
Le point de rupture économique est tout aussi essentiel. Ce qui opposait les deux hommes n’était pas seulement une question de postes ou d’ego. C’était une divergence de fond sur les trois questions qui structurent le destin économique du Sénégal. La dette héritée de l’ère Macky Sall, que Sonko voulait renégocier radicalement et que Faye gérait avec une prudence croissante vis-à-vis du FMI. Les hydrocarbures, dont les contrats étaient contestés par Sonko alors que Faye cherchait un équilibre avec les investisseurs internationaux. Et la nature même du capital politique qui finance l’action publique. La coalition Diomaye Président, réactivée en mars 2026, avait absorbé des technocrates, des anciens de l’establishment et des réseaux d’affaires plus proches de la stabilité que de la rupture. Le limogeage de Sonko le 22 mai sanctionnait cette bascule idéologique.
Sept conditions posées, aucune acceptée
Dès le 26 mai 2026, soit le lendemain de la nomination d’Al Aminou Lo, le COMEX de PASTEF avait envoyé un signal d’alarme. Dans un premier communiqué, le parti posait sept conditions préalables à toute participation gouvernementale : le respect strict du programme électoral de 2024, la clarification des orientations sur la dette souveraine, le blocage des hausses du coût de la vie, la poursuite des renégociations des contrats stratégiques, la lutte anticorruption, le contrôle des fonds opaques et, point cardinal, la définition de la structure et de la répartition des portefeuilles ministériels. PASTEF exigeait en outre que les discussions se fassent en bloc, par le cadre institutionnel du parti, et non par des approches individuelles de ses responsables. Tout militant qui aurait répondu à titre personnel à une consultation de la présidence aurait agi hors mandat.
Six jours de négociations n’ont pas suffi à trouver un terrain d’entente. Ce matin du 1er juin, la réunion Diomaye-Sonko a confirmé que les points de désaccord l’emportaient sur les convergences. La restitution aux instances du parti, tenue dans la foulée, a conduit à formuler de nouvelles propositions. Elles ont été rejetées. Le communiqué est sorti dans l’heure.
Ce que cela signifie concrètement
Le Sénégal se retrouve dans une configuration institutionnelle inédite et potentiellement explosive. Diomaye Faye va former un gouvernement sans le parti qui détient la majorité absolue à l’Assemblée nationale. Al Aminou Lo devra obtenir la confiance des députés dans un délai constitutionnel de trois mois. Or ces mêmes députés, massivement membres de PASTEF, obéissent à Sonko, qui siège au perchoir. Comme l’analyse Babacar Ndiaye, directeur de recherche au think tank Wathi, les deputies de PASTEF ont les moyens de déposer une motion de censure ou de défiance. Et Diomaye ne pourra pas dissoudre l’Assemblée nationale avant novembre 2026, soit deux ans après le début de la législature.
La configuration ressemble donc à une cohabitation à la française, mais dans le sens inverse de ce que ce terme désigne habituellement. Ce n’est pas un président de droite face à un parlement de gauche. C’est un président qui a rompu avec son propre parti, lequel contrôle le Parlement depuis lequel son fondateur peut surveiller, bloquer, ou abattre le gouvernement à tout moment.
Sonko, lui, a déjà indiqué la voie dans son discours inaugural au perchoir le 26 mai. Il y dénonçait l’hyper-présidentialisme et affirmait que dans toutes les démocraties, l’exécutif ne peut pas nommer un gouvernement sans se concerter avec la majorité. Il ajoutait que les députés contrôleraient l’action gouvernementale. Des mots qui prenaient déjà la forme d’un programme.
Un congrès fondateur dans cinq jours
Le 6 juin 2026, soit dans cinq jours, PASTEF tient son premier congrès. Sonko y a déjà indiqué l’objectif : transformer le mouvement en parti pleinement organisé, doté d’une doctrine, d’une structure et d’une stratégie de long terme. L’un des textes fondateurs à adopter lors de ce congrès porte sur la clarification du rapport entre le parti et l’État. Cette formulation, dans le contexte de la rupture avec Diomaye, n’est pas anodine. Elle annonce un PASTEF qui entend dorénavant exister non plus comme le bras armé d’un président, mais comme une force autonome, avec ses propres exigences, sa propre discipline et ses propres horizons électoraux.
L’horizon visible s’appelle 2029. La présidentielle suivante. Et dans le texte que Sonko a publié le 31 mai sur X, préfigurant le congrès, le nom de Bassirou Diomaye Faye n’apparaît pas une seule fois.
Leave a comment