Par la rédaction | Lementor.net
Nommé Premier ministre le 25 mai 2026, trois jours après le limogeage d’Ousmane Sonko, Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô a pris les rênes de la Primature dans un pays sous haute tension politique. Pourtant, au 1er juin, soit six jours après sa nomination, la composition de son gouvernement n’était toujours pas officialisée. Selon la RFM, la liste devait être rendue publique le dimanche 31 mai, après finalisation des dernières consultations. Un délai qui, loin d’être une anomalie ou un signe de paralysie, s’explique par une série de contraintes politiques, institutionnelles et stratégiques que seule une lecture rationnelle du contexte permet de comprendre.
Le séisme institutionnel autour de Sonko
La démission forcée de Sonko le 22 mai et les jours qui ont suivi ont constitué l’un des moments les plus denses de l’histoire politique du Sénégal depuis l’alternance de 2024. En moins de soixante-douze heures, le pays a vécu un limogeage de Premier ministre, une nomination, une passation de service, le retour de Sonko à son siège de député et son élection à la présidence de l’Assemblée nationale par 132 voix favorables. Former un gouvernement dans les heures qui suivent un tel enchaînement, sans avoir pris la mesure complète du nouveau paysage institutionnel, aurait été imprudent. Diomaye Faye, dont le style de gouvernance a toujours privilégié la méthode sur la vitesse, a choisi d’attendre que la poussière retombe avant de dessiner sa nouvelle équipe.
La question juridique autour de Sonko, un brouillard à dissiper d’abord
C’est là le cœur du problème. Le 28 avril 2026, l’Assemblée nationale avait voté une loi à effet rétroactif afin de réhabiliter Ousmane Sonko, qui avait perdu son éligibilité à la suite de ses condamnations judiciaires. Cette loi, portée par les députés Pastef, a immédiatement posé une question constitutionnelle fondamentale : peut-on, par voie législative ordinaire, effacer des condamnations judiciaires et restaurer des droits civiques perdus ? Le débat a explosé dans la classe politique et les milieux juridiques.
Des informations ont circulé sur une possible saisine du Conseil constitutionnel par la présidence. Le porte-parole de la Présidence, Abdoulaye Tine, a rejeté ces affirmations, assurant qu’aucune saisine n’avait été opérée. Mais le débat, lui, n’a pas disparu. Des personnalités comme Thierno Bocoum ont plaidé pour que les députés eux-mêmes créent une jurisprudence, estimant que la question porte sur la régularité de l’acquisition d’un mandat issu d’une élection nationale et que le Conseil constitutionnel est compétent pour en connaître.
Pourquoi cela conditionne-t-il la composition du gouvernement ? Parce que tant que le statut juridique de Sonko à l’Assemblée nationale n’est pas définitivement stabilisé, composer un gouvernement équilibré entre les sensibilités de Pastef, les proches de Sonko, les technocrates et les alliés de Diomaye reviendrait à construire sur des sables mouvants. Si la présidence de l’Assemblée nationale venait à être remise en cause juridiquement après la publication de la liste gouvernementale, le Premier ministre se retrouverait en face d’un interlocuteur parlementaire incertain — une situation ingérable pour la conduite de l’action gouvernementale.
La recomposition profonde de l’espace Pastef
Le dialogue national convoqué par le président Faye du 28 mai au 4 juin 2026 au Centre International de Conférences Abdou Diouf porte sur les réformes politiques, institutionnelles et électorales. Ce dialogue, qui réunit une partie de la classe politique, se tient précisément pendant la période de formation du gouvernement. Il serait politiquement périlleux de publier une liste de ministres alors que des concertations sont encore en cours : certains participants au dialogue pourraient s’y voir inclus ou exclus, ce qui conditionnerait leur posture dans les discussions.
Par ailleurs, la configuration interne de Pastef a été profondément bouleversée. La cohabitation entre Diomaye, désormais clairement en position de pivot autonome, et Sonko, qui dirige l’Assemblée nationale depuis sa nouvelle forteresse parlementaire, impose une cartographie minutieuse des équilibres. Chaque nom dans la liste gouvernementale sera analysé comme un signal : qui appartient à l’orbite directe du président ? Qui reste loyal à Sonko ? Qui incarne la rupture technocratique portée par Al Aminou Lo lui-même ? Cette négociation souterraine, qui détermine l’architecture réelle du pouvoir pour les prochains mois, prend du temps.
Le profil du Premier ministre impose la prudence
Ahmadou Al Aminou Lo est un pur produit des institutions financières régionales. Spécialiste de la macroéconomie, de la régulation bancaire et de la finance islamique, il a fait l’essentiel de sa carrière à la BCEAO. Ce profil technocratique est précisément ce qui exige de la prudence dans la constitution de l’équipe. Al Aminou Lo n’est pas un homme de réseau politique au sens traditionnel du terme. Il n’a pas de clientèle partisane, pas de baron territorial à satisfaire, pas d’obligations tribales vis-à-vis de courants politiques. C’est à la fois sa force et sa contrainte : il doit composer un gouvernement fonctionnel dans lequel il aura réellement autorité sur des ministres qui peuvent avoir des fidélités politiques plus profondes envers Sonko ou Diomaye qu’envers lui. Prendre le temps de bien choisir, pour éviter de se retrouver entouré de ministres obéissant à d’autres logiques, est une nécessité de survie politique pour un technocrate nommé Premier ministre.
La pression économique exige un gouvernement lisible
La nouvelle équipe gouvernementale sera attendue principalement sur la stabilisation des finances publiques et la relance de l’activité nationale, dans un contexte de tensions budgétaires sérieuses et de discussions complexes avec le FMI. Dans ce cadre, publier une liste trop vite, avec des noms qui enverraient un signal de confusion ou de compromis politique au détriment de la compétence, serait contreproductif face aux marchés financiers et aux partenaires internationaux. Al Aminou Lo, issu de la BCEAO, est parfaitement conscient que sa crédibilité économique se jouera en partie sur la composition de son équipe, notamment aux postes clés des finances, de l’économie et du budget.
Un délai rationnel, pas un vide politique
La semaine écoulée entre la nomination d’Al Aminou Lo et la publication imminente de sa liste n’est pas le signe d’une paralysie. Elle est le reflet d’une situation politique sans précédent dans l’histoire récente du Sénégal : un Premier ministre limogé qui revient au Parlement et en prend la présidence, une loi de réhabilitation électorale juridiquement contestée, un dialogue national en cours, une recomposition profonde des équilibres internes à la majorité présidentielle. Former un gouvernement dans ces conditions en moins de quarante-huit heures n’aurait pas été un signe de force. Cela aurait été de l’improvisation.
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