Par la rédaction | Lementor.net
Depuis l’offensive du 25 avril 2026 au Mali, la diplomatie ivoirienne est engagée dans l’un des exercices d’équilibre les plus délicats de son histoire récente. D’un côté, la CEDEAO, organisation régionale dont la Côte d’Ivoire est l’un des membres les plus influents et les plus engagés, traverse une crise existentielle depuis le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger. De l’autre, les pays de l’Alliance des États du Sahel, dont les populations comprennent d’importantes communautés installées sur le territoire ivoirien et dont les économies sont en partie dépendantes du port d’Abidjan et des réseaux commerciaux ivoiriens, sont devenus des acteurs hostiles qui accusent Abidjan d’être une base arrière de leurs ennemis.
Lansana Kouyaté, nommé le 25 mars 2026 médiateur en chef de la CEDEAO pour les négociations avec l’AES, a rencontré Alassane Ouattara à Abidjan après l’offensive du 25 avril. Il en est ressorti avec une formule qui résume l’état d’esprit du président ivoirien : Ouattara ne comprend pas la logique de la rupture sahélienne. Pourquoi quitter la CEDEAO pour créer l’AES ? Une erreur reconnue, a-t-il dit, peut toujours être rattrapée. Ces mots sont ceux d’un homme qui garde ouverte une porte que d’autres auraient claquée.
Cette posture d’ouverture est à la fois sincère et stratégique. Sincère parce qu’Ouattara est, parmi les dirigeants africains de sa génération, l’un de ceux qui ont le plus cru à l’intégration régionale comme vecteur de développement et de stabilité. Son parcours à la tête du FMI, sa compréhension des interdépendances économiques régionales et sa conviction que la CEDEAO reste le meilleur cadre disponible pour gérer les défis communs de l’Afrique de l’Ouest lui donnent une autorité intellectuelle réelle sur ces questions. Stratégique aussi parce que la Côte d’Ivoire ne peut pas se permettre d’avoir des ennemis à ses frontières nord et nord-ouest. Le Burkina Faso et le Mali sont ses voisins directs. Des voisins en guerre permanente, traversés par des flux de réfugiés, de combattants et de marchandises illicites qui débordent inévitablement sur le territoire ivoirien.
Les accusations lancées par la junte nigérienne après l’attaque de l’aéroport de Niamey, mettant en cause la France, le Bénin et la Côte d’Ivoire, illustrent le niveau de méfiance qui règne désormais entre les deux camps. Ces accusations, sans preuve établie, reflètent la paranoïa d’un régime militaire qui voit des ennemis partout et qui utilise la désignation d’adversaires extérieurs pour justifier ses échecs intérieurs. Mais elles posent aussi la Côte d’Ivoire dans une position inconfortable : être accusée de déstabiliser ses voisins alors qu’elle cherche précisément à jouer un rôle de stabilisateur régional.
La réponse ivoirienne à ces tensions est celle d’un pays qui joue sur plusieurs tableaux simultanément. Abidjan maintient son soutien institutionnel à la CEDEAO tout en évitant la rhétorique belliqueuse envers l’AES. Elle accueille le médiateur Kouyaté tout en maintenant des canaux de communication avec les pays sahéliens. Elle renforce ses capacités militaires sur ses frontières nord, comme l’illustre le rôle croissant du général Lassina Doumbia, tout en évitant toute provocation militaire directe. Et elle use de son poids économique, à travers le port d’Abidjan et les réseaux commerciaux qui irriguent le Sahel, comme d’une forme de diplomatie silencieuse qui dit aux juntes sahéliennes que leurs économies ont besoin d’Abidjan même quand leur rhétorique politique l’attaque.
C’est un équilibre difficile à tenir. Et il pourrait se rompre à tout moment si l’une des parties décide de forcer la main. L’offensive du 25 avril au Mali a rapproché la menace jihadiste des frontières ivoiriennes d’une façon que les cartes de la situation sécuritaire régionale rendent désormais indiscutable. La question n’est plus de savoir si la Côte d’Ivoire sera affectée par la déstabilisation sahélienne. Elle est de savoir quand et comment.
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