Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a des idées qui, au premier regard, semblent radicales et qui, à la réflexion, révèlent une logique implacable. La proposition de Simone Ehivet Gbagbo sur la composition du futur organe électoral ivoirien est de celles-là. La présidente du Mouvement des Générations Capables a dit clairement ce que beaucoup pensaient sans oser le formuler : pour que l’organe chargé d’organiser les élections soit crédible, il faut en exclure totalement les hommes et femmes politiques. Pas les réduire à une minorité. Pas les encadrer par des garde-fous. Les exclure.
Pour mesurer la portée de cette proposition, il faut se souvenir de ce qu’a été la CEI depuis sa création. La Commission électorale indépendante, dont la dissolution a été actée le 6 mai 2026, portait dans son nom même une contradiction fondatrice. Elle se disait indépendante mais elle était composée de représentants des partis politiques, de délégués du gouvernement et de membres de la société civile dont la neutralité était rarement garantie dans la pratique. Chaque élection majeure depuis 2000 a produit son lot de contestations liées à la composition de cette institution, à la partialité perçue de ses membres, aux suspicions de manipulation dans la compilation des résultats. La CEI a organisé des élections. Elle n’a jamais réussi à les faire accepter par tous.
Ce que dit Simone Gbagbo en proposant un organe sans politiques, c’est que le problème n’était pas dans les personnes mais dans le principe même de la représentation partisane au sein d’une institution censée être arbitre. Quand les arbitres sont choisis par les équipes qui jouent, les équipes qui jouent ne font jamais confiance aux arbitres. C’est une vérité si simple qu’elle en devient gênante pour ceux qui ont défendu l’ancien modèle.
Qui composerait alors cet organe ? Simone Gbagbo n’a pas encore détaillé publiquement ses critères de sélection. Mais les modèles existent dans d’autres démocraties africaines. Des magistrats de carrière, inamovibles et nommés selon des procédures strictes. Des experts en droit électoral issus de l’université et des professions juridiques. Des personnalités de la société civile dont l’indépendance vis-à-vis des partis serait vérifiée et garantie par des règles d’incompatibilité strictes. Des représentants des confessions religieuses qui jouissent d’une légitimité morale transpartisane dans la société ivoirienne. Un tel organe n’est pas une utopie. Il existe sous des formes diverses en Afrique du Sud, au Ghana, en Namibie et au Botswana. Ce qui distingue ces pays du reste du continent en matière de crédibilité électorale n’est pas un mystère : ce sont précisément leurs institutions électorales indépendantes.
Les objections à cette proposition sont réelles et méritent d’être prises au sérieux. La première est celle de la légitimité démocratique. Les partis politiques sont les acteurs centraux des élections. Les exclure de l’organisation de ces élections, c’est risquer de créer une technocratie électorale déconnectée des réalités politiques du terrain. La deuxième objection est celle du contrôle : si les partis n’ont pas de représentants dans l’organe électoral, comment peuvent-ils vérifier que les procédures sont respectées ? La réponse à cette objection existe : les partis peuvent avoir des observateurs officiels dans les centres de compilation, des délégués dans les bureaux de vote et des recours judiciaires transparents sans pour autant siéger dans l’institution organisatrice.
La troisième objection, la plus politique, est celle du rapport de forces. Le RHDP, qui contrôle 197 sièges sur 255 à l’Assemblée nationale, sera le principal rédacteur des textes fondateurs du nouvel organe électoral. Il n’a aucun intérêt objectif à créer une institution qui lui échappe totalement. La question est donc de savoir si la proposition de Simone Gbagbo trouvera suffisamment de soutien, non seulement dans l’opposition mais aussi dans les franges réformistes du RHDP qui comprennent que la légitimité de leurs propres victoires futures dépend de la crédibilité de l’organe qui les certifiera.
Ce qui donne du poids à la proposition de Simone Gbagbo, c’est son auteure. Elle n’est pas une néophyte qui découvrirait la politique électorale. Elle est l’une des femmes qui ont le plus subi les conséquences des crises électorales ivoiriennes : persécutée après 2011, emprisonnée, jugée, libérée. Elle parle du système électoral depuis l’intérieur de l’expérience, pas depuis les tribunes confortables de la théorie politique. Et quand elle dit que les politiques doivent s’exclure de l’organisation des élections, elle dit aussi, implicitement, que son propre camp a sa part de responsabilité dans les dysfonctionnements passés. C’est une forme de lucidité politique qui mérite d’être entendue.
Leave a comment